vendredi 9 mai 2008

Quelques dollars pour Django


Pochi dollari per Django
1966
Leon Klimovsky

Avec : Anthony Steffen, Frank Wolff

Deux couteaux plantés sur la table, deux mecs patibulaires qui se mettent au bras de fer entre les deux couteaux, ben oui, c’est du spagh’, ils allaient pas non plus se faire une belotte. L’ambiance est tout de suite placée, histoire d’être sûrs de ne pas s’être trompés de salle. Les deux bras des deux gars et la table forment un triangle, et la caméra vient se placer pile où il faut pour qu’un cavalier lointain se positionne au centre du triangle. C’est vieux comme Leone et ça fait sourire aujourd’hui, sauf qu’en 1966, c’était aussi innovant que le bullet time en 99 ou le « filmé saccadé » des années 2000. Histoire de ne pas gâcher un si bel effet, le réalisateur nous replace le cavalier lointain entre les jambes d’un autre type patibulaire. Ça pourrait rappeler certains cadrages tarabiscotés de Castellari, certains prétendent d’ailleurs que c’est lui qui a fait le film et non pas le falot Klimovski. Le cavalier lointain est en fait un miteux péon qui va s’en prendre plein la gueule le pauvre, sauf que le péon nous fait le « coup du chapeau spagh », le bougre baisse la tête face caméra pour la relever lentement et révéler son véritable visage de pistoléro ténébreux.
Alors évidemment, en 2008, après s’être farci des dizaines de spaghetti qui comportent presque tous, soit un pistolero déguisé, soit un « coup du chapeau spagh », on en a marre des poncifs, on le sait d’avance que le péon il va tous les dézinguer les patibulaires après avoir révélé lentement sa trogne taciturne. Mais en 1966, c’était aussi surprenant qu’un twist de Shyamalan en 1999, c’était l’extase du nouveau western où on ne perd pas de temps en blabla pour décimer les troupes. Les sonorités des coups de feu, si caractéristiques, claquent dans les oreilles comme une musique connue et sont enrobées par le vent qui souffle, si caractéristique lui aussi de la grammaire sonore spaghettienne.
Le péon, on a eu le temps de le voir, c’est Anthony Steffen. Anthony Steffen, même avec la voix française de Clint Eastwood, ça reste Anthony Steffen, c'est-à-dire un Clint Eastwood à deux pesos. Peu de parlotte, il balance de la dynamite qui n’explose pas (waouh le coup de la bougie) et s’en sert pour allumer son cigare. En 2008, ça ne surprend plus personne, mais en 1966, c’était aussi nouveau que de tenir son flingue de biais dans les années 90.
Avec tout ça, il est temps de se faire un bon petit générique parsemé de coups de feu comme il se doit, avec une bonne chanson cheezy à la Django, mais avec des chevaux sauvages qui courent et un arc-en-ciel pour ne pas trop faire comme tout le monde quand même. Le réalisateur aurait sans doute voulu montrer du bétail pour inscrire le film dans le registre guerre éleveurs/colons qui va suivre, mais du bétail typique américain, c’est dur à trouver en Europe.

Cette guerre des barbelés ne sera pas le seul élément typique du western américain à se retrouver dans ce petit spagh’ sans fioriture. On aura aussi droit à un old timer totalement ridicule de par son manque total de crédibilité, qui – comme il se doit – tire par erreur sur notre shérif à travers la porte, fait de la bouffe infecte et finit par y laisser sa peau. On a aussi l’antédiluvien poncif du héros qui va chez le barbier mais qui n’a pas le temps de se faire raser parce qu’il doit sauver quelqu‘un, ici une jeune donzelle dont il va tomber éperdument amoureux jusqu’à la folie. A noter que tomber éperdument amoureux jusqu’à la folie dans la grammaire spagh’ se traduit par un regard ténébreux benoitement moins sec que d’habitude et une ébauche de sourire timide. De même, un personnage pacifiste (Frank Wolff excellent) qui ouvre un coffre en bois à l’aide d’une clé en sort forcément : des révolvers…

Mais on ne va pas oublier pour autant tous les poncifs des westerns al’italiana : lors d’une fusillade, le type se met toujours grossièrement à découvert avant de se faire descendre, lorsqu’on ouvre une porte de diligence fantomatique, il y a forcément un type mort qui tombe, lorsqu’on pend quelqu’un, il y a forcément une bonne âme pour couper la corde au fusil, et lors d’un échange de coups de feu, les armes tirent forcément deux à trois fois plus de munitions que ne le leur permettent leurs capacités.
Et pour clore le tout, un cliché qui n’est même pas propre au western : un frère jumeau n’est jamais celui qu’on croit. Heureusement, sur ce coup là, le réalisateur ne cherche pas à faire durer un suspens intolérable ni à jouer la carte de la subite découverte : Steffen soupçonne le truc dès le début, ce qui permet à Klimovski/Castellari de s’attarder un peu sur les tourments/hésitations du personnage joué brillamment par Frank Wolff. Ancien desperado qui devient le poncif du bandit qui veut se racheter, qui ne veut plus avoir recours à la violence, mais que la violence rattrape et découvre, Frank Wolff joue avec Gloria Osuna le seul duo vraiment intéressant du film, avec un chouia d’émotion qui passe. Frank Wolff a droit également à une belle fusillade, bien menée, contre les éleveurs. Steffen, qui arrive un peu tard, contemple les cadavres éparpillés sur la plaine, et a bien du mal à croire que c’est la chance qui lui a permis de s’en tirer comme ça. Ce serait presque bien didon !

Mais même si on a passé un bon moment, même si on est toujours à l’aise dans les conventions du spaghetti, on ne peut pas, non, on ne peut pas recommander ce film aux profanes. En réalité, c’est très mauvais, certains dialogues sont ridicules, le scénario, bien que cohérent, ne tient pas la route (en particulier la pendaison de Steffen), la réalisation est honnête mais de nombreuses situations manquent de crédibilité ou de moyens. Pour les fans, ce film est de niveau moyen moins, il ne provoque aucun enthousiasme, mais ils s’en contentent largement. Pour les étrangers au genre, il vaut mieux passer son chemin, certains pourraient y laisser leur peau.

jeudi 1 mai 2008

Django le bâtard


Django il bastardo
Sergio Garrone
1969

Avec : Anthony Steffen

Ça fait plaisir de retrouver une jaquette DVD Evidis de temps en temps. Passons sur le fait que ce titre français Django le bâtard n’est pas le titre sous lequel le film est le plus connu, à savoir La horde des salopards. A vrai dire, le titre Django le bâtard étant plus proche du titre original, c’est pour une fois une bonne idée. On a ensuite, comme c’est souvent le cas, un résumé assez pitoyable : « Django se lance dans une chasse sanglante et sans répis, Il revient d’entre les morts tel le diable en personne se déplacant telle une ombre pour éxecuter sa vengeance ! » (fautes d'origine), suivi d’une accroche débile : « Antonio de Teffe incarne un Django brutal et froid, avec une gueule rasée aux couteaux ! La réponse italienne a Clint Eastwood ». Antonio de Teffe n’étant pas du tout rasé, fallait-il pour autant mettre couteau au pluriel ? Ensuite, si Antonio de Teffe est si peu connu qu’il faut préciser qu’il est « la réponse italienne à Clint Eastwood », peut-être eut-il mieux valu le nommer Anthony Steffen, pseudonyme américanisé sous lequel tous les amoureux de western spaghetti le connaissent ? Et pour compléter le tableau, notons comme d’habitude des photos tirées d’un autre film (Django défie Sartana) pour illustrer le tout. Du bon boulot qui a dû prendre au concepteur du bébé au moins un bon quart d’heure !
Passé le cap de la jaquette, la surprise est plutôt bonne pour ce film très réputé : l’image est belle et pas trop pan&scannée, le son est correct ! Youpi ! Merci quand même Evidis !

Django le bâtard, donc, arrivé jusqu’à nos mirettes précédé d’une réputation très flatteuse de western gothique, tient certaines de ses promesses, mais pas toute. Première promesse tenue, celle d’un Anthony Steffen égal à lui-même, le regard fatigué comme s’il n’avait pas dormi pendant le tournage, le coin des yeux et la commissure des lèvres pointant tout deux vers le bas vers la même ligne de fuite, comme un double smiley inversé. Vêtu tout de noirs haillons, Steffen n’exprime rien et ne dit rien, ce qui sied bien il faut le dire, à ce rôle de vengeur maléfique revenu semble t-il d’entre les morts. Anthony Steffen est mauvais, mais ça fait partie du jeu, et pour ça on l’aime bien.

Deuxième promesse tenue, le souci du détail et le soin de la réalisation. Cadrages réussi, utilisation intelligente de la musique, scènes incongrues et tout le toutim, les poncifs pleuvent comme les cadavres. Le scénario est à lui seul un poncif, Django décime tous les hommes de main les uns après les autres avant d’abattre le chef, le frère du chef est bien sûr un psychopathe multi-névrosé et Sergio Garrone (déjà réalisateur du moyen Une longue file de croix) fait bien attention à filmer une foultitude de détails qui ont leur importance ou non : un sabre, une bouteille de whisky, un révolver en cours de rechargement, un pistolero en train de pêcher. L’aspect gothique est souligné à grand renfort de musique appropriée, de scènes nocturnes et d’apparitions/disparitions de notre antihéros. Bref tout ça est fait dans les règles de l’art. Mais là ou le film ne tient pas toutes ses promesses, c’est dans la progression narrative. Le scénario étant connu d’avance, l’essentiel du film devrait se jouer sur une tension qui monte lentement jusqu’à son paroxysme, la folie des personnages et leurs secrets les plus inavouables se révélant alors. Rien de tout cela ici, ou à peine. Les dés sont certes jetés d’avance, mais les personnages ne semblent pas spécialement motivés pour échapper à leurs destins. Dès lors, leur sort ne revêt plus suffisamment assez d’importance pour adhérer totalement au film, comme on l’avait fait alors pour le similaire Et le vent apporta la violence. Et par ailleurs, à part deux ou trois scènes vraiment bien vues (l’exode forcé des habitants, la pendaison de Django), aucune innovation scénaristique ne parvient à vraiment faire de ce film autre chose qu’un exercice de style réussi. Django le bâtard déçoit donc légèrement, sans doute par comparaison avec l’idée que les multiples éloges des critiques avaient gravées dans nos têtes.

vendredi 25 avril 2008

[HW] – Spirou – Le journal d’un ingénu


2008
Emile Bravo


Jeune, j’ai toujours aimé Spirou, et ayant fini d’acquérir la production Franquin et Tome et Janryesque, je rêvais de remonter la collection dans l’autre sens, de trouver les Spirou de Jijé et de Rob Vel des années 40. Ces œuvres étant introuvables à l’époque, s’alimentait alors un fantasme sur les aventures qu’avait bien pu vivre notre jeune groom avant l’ère Franquin.
Aujourd’hui, on peut trouver finalement certains Spirou de Jijé et de Rob Vel sur le net (
http://www.inedispirou.net/bd-inedites-vf7.html) ou dans des rééditions (en ce qui concerne Jijé en tout cas), et bien sûr, rien ne paraît à la hauteur du fantasme : dessins affreux mal servis par la qualité ancienne du matériel d’origine, lettrage bâclé, scénarios sans queue ni tête, ces « aventures » telles Spirou et l’Aventure, Spirou au Pôle nord, Spirou et la puce n’offrent au mieux qu’un intérêt historique agrémenté d’une certaine fraîcheur d’historiettes sans enjeux.
Et voici que débarque en 2008, pour les 70 ans du groom, Le journal d’un ingénu par Emile Bravo. Il s’agit d’une histoire en un volume qui s’inscrit au sein de la collection « Une aventure de Spirou et Fantasio par… » qui permet à certains auteurs confirmés de se faire plaisir en réalisant du Spirou. Jusqu’ici l’intérêt de cette collection se limitait à l’hommage réussi, au pastiche de l’ère Franquin sans enjeu véritable, sans autre but que de ressortir des personnages connus, la turbotraction, des scénarios tarabiscotés et quelques allusions plus ou moins voilées à la sexualité de nos héros. Emile Bravo va beaucoup plus loin que ça, il place Spirou dans un contexte historique (1939, la veille de la seconde guerre mondiale), soit à l’époque des histoires de Rob Vel et Jijé, il raconte la rencontre entre Fantasio et Spirou, il explique pourquoi Spirou garde toujours son costume de groom, pourquoi Spip est doué de conscience, et pourquoi il ne tombera jamais plus amoureux. Et il fait tout cela en inscrivant son histoire dans le drame de la grande Histoire, tout en respectant les données d’origine de la série (Spirou groom au Moustic Hotel, le portier Entresol, le petit appart minable de Spirou) et en ressortant quelques perles des débuts de Franquin (les gosses dont le petit Maurice, le déguisement de Fantasio en vieille dame). Et comme si cela ne suffisait pas, son récit pose de vraies questions sur l’engagement politique, sur cette fameuse question d’avant guerre (vaut il mieux négocier le plus loin possible avec les nazis pour sauver la paix ou être ferme dès le début pour sauver le monde ?), sur la nationalité, non parfois sans naïveté un peu trop « lisible » mais toujours avec sincérité et toujours avec émotion.
Au final on n’avait pas pris autant de plaisir à lire du Spirou depuis des années, et surtout, on veut connaître la suite, qu’ont fait Spirou et Fantasio pendant la guerre, la suite la suite !!!

mardi 15 avril 2008

Django défie Sartana



Django sfida Sartana
Pasquale Squitierri
1970

Avec : Luciano Stella, Giorgio Ardisson

Un générique qui fleure bon le sépia, des cadrages tarabiscotés, des regards à déterrer les morts, des airs à l’harmonica à réveiller les mêmes morts, des coups de feu qui résonnent au plus profond des tympans, le vent qui souffle, des bagarres qui ne sont pas chiquées, une histoire de vengeance mâtinée d’enquête policière.

Des stock shots qui proviennent d’un autre film, un jeu d’acteur faiblard, des carrières minables en guise de décor, des figurants qui se comptent sur les doigts d’une main, une réalisation sans relief, des poncifs à faire bailler les morts, des ratages à faire marrer les mêmes morts.

Vous l’avez compris rien qu’en voyant le titre, vous l’auriez compris rien qu’en lisant cette petite liste, on est de plein pied dans le western spaghetti sans âme, sans relief, sans talent, mais qui se laisse quand même regarder, avec, de ci de là, quelques haussements de sourcils quand une scène sort du lot. Et puis les morts pullulent, et puis les méchants trépassent, et puis au final on a passé un bon moment lors de cette petite incursion de routine dans cet univers codifié et prévisible (presque) de A à Z. Parmi les petits « moments » à retenir : le frère de Django traîné dans les escaliers, la baston Django vs Sartana, l’arrivée de Django sous la pluie avec son frère pendu dans la ville, Django pendu par les poings, qui se fait effleurer par les balles, le méchant et ses bois de cerfs, et puis Sartana a la voix française de Dirty Harry.
C’est suffisant.

vendredi 11 avril 2008

Le Llano en flammes




El llano en llamas


Juan Rulfo




Il y a bien longtemps qu’on n’a pas vu de western spaghetti. Il y a bien Django Le Bâtard qui nous appelle « Achète moi, achète moi ! » par le biais des yeux faméliques d’Anthony Steffen. Il y a bien les forumeurs de Western Movies qui nous tentent régulièrement avec des pépites extraites du puits – semble-t-il – sans fond du cinéma espagnol et italien. Mais on le sait bien qu’il y a un fond à ce puits, que le nombre de westerns spaghetti regardables est sévèrement limité. Alors on prend son temps, après des années d’attente pour pouvoir accéder facilement à tous ces westerns, après la frénésie du début et des livraisons de Wild Side, Seven 7 et Evidis, après de nombreuses infidélités à nos éditeurs francophones –décidément trop frileux – avec des éditeurs étrangers, voire – chut – avec la Sainte Mule, on décide de ralentir un peu le rythme, on revient un peu au western américain, voire au cinéma tout court ; on se dit qu’on a plein de bouquins en retard et qu’Anthony Steffen attendra bien un peu, une dizaine d’années de plus s’il le faut. Le western spaghetti, c’est la goutte de cognac dans le café, il ne faut pas en abuser.


Alors on lit, et après quelques aventures du coté de Fred Vargas, John le Carré et Haruki Murakami – bien loin du monde minéral du western spaghetti, on commence Le Llano en flammes de Juan Rulfo, sans en attendre quoi que ce soit vu que c’est un bouquin qu’on vous a offert à Noël il y a deux – trois - six ans peut-être et qu’on n’avait jamais pris le temps de lire. Sans doute qu’à l’époque, Le pistolero aveugle nous imposait son caractère d’urgence.


Dès la première nouvelle, On nous a donné la terre, car c’est de cela qu’il s’agit, un recueil de nouvelles, dès la première nouvelle donc, on est dedans. Il fait chaud, les peons mexicains marchent sous le soleil, l’un d’eux transporte une poule sous son bras. L’auteur, dans une langue proche du parlé, mais très travaillée et très belle, décrits les canyons arides et la poussière tourbillonnante, la pauvreté. Et surtout il évoque un partage des terres qui fait PAN dans l’esprit du spaghettophile endormi : REVOLUTION.


On est d’abord décontenancé parce que la nouvelle est très courte et se finit abruptement, pour ne pas dire dans le vide, mais on est content d’avoir retrouvé des éléments familiers des westerns zapata, tels El Chuncho, Tepepa, Cinq hommes armés. Mais au fil des nouvelles, le plaisir de lecture reste intacte, car en définitive tout est là, la violence, la vengeance, la mort, les chiens efflanqués qui aboient, les vautours qui tournoient, les destinées écrites dans le marbre de pauvres gens qui subissent la vie comme on subit un châtiment, toujours perdant mais toujours digne. Tout est là, mais bien évidemment en filigrane, en petites touches, sans l’exacerbation propre aux westerns zapata, et surtout avec des histoires qui n’ont évidemment rien à voir avec le western. Une vision morcelée, parcellaire de la ruralité mexicaine des années 20, mais qui donne un sentiment d’exhaustivité impressionnant. Et puis la nouvelle Le Llano en flammes arrive, on suit une troupe de rebelles qui pillent, brulent, tuent et tendent des embuscades aux forces armées mexicaines. Les rebelles se planquent derrière de petits murs décrépis comme dans n’importe quel western zapata. Les exécutions sommaires dans les deux camps sont légions, comme dans tout bon western zapata. Les mises à morts sadiques n’ont rien à envier au genre. Il ne manque finalement que l’humour et l’arrivée d’un Européen irlandais, Suédois ou Polonais pour accentuer le malaise.


Car malaise il y a. La révolution décrite par Juan Rulfo n’est pas celle des années 10, c’est celle des cristeros à la fin des années 20, révolution qu’il a connu jeune et dont il a pu voir les horreurs des deux cotés. Il ne s’agit pas là d’un décorum pour présenter au mieux une réflexion sur l’engagement face à l’individualité (El Chuncho, Il était une fois la Révolution, Tepepa), au pire une farce entrainante avec des bouts d’infra-texte dedans (Companeros, Saludos Hombre) ou pas (5 hommes armés, Viva la Révolution). Il s’agit d’un vrai vécu, d’un vrai regard clinique sur une humanité en bout de course dans un pays ou la violence va de soi. De même, les petites histoires de vengeance, les malheurs agricoles, la faim, les malheurs familiaux n’ont pas vocation à divertir les masses comme les sordides tragiques destinées spaghettiennes le faisaient. C’est du vécu, c’est du réel, et on se sent tout honteux d’aimer le genre western zapata qui paraît si superficiel à coté de cette réalité, de voir que oui l’armée mexicaine se faisait malmener, mais que c’était les peons qui se trouvaient en général face à la mitrailleuse, et que chaque mort avait une histoire et une famille. Tout honteux de voir qu’un auteur, en quelques lignes et en quelques pages, parvienne à vous faire vivre la réalité et la mentalité de ces gens qui n’étaient jusque là pour vous que des figures interchangeables d’un genre très populaire dans les années 70.










PS: les deux photos sont de Juan Rulfo.

lundi 31 mars 2008

[HW] - Bienvenue chez les Ch'ti

Allant très rarement au cinéma - je veux dire au vrai, celui avec l'image qui crachotte et le pop corn qui craquotte - j'aurais quand même pu aller voir autre chose que Bienvenue chez les Ch'ti - par exemple 3h10 pour Yuma que je ne désespère pas d'aller voir un jour - mais voilà, la vie sociale est ainsi faite qu'on arrive rarement à convaincre quelqu'un d'aller voir un western, fut il avec Russel Crow.




Et puis pas la peine de faire le snob élitiste pleurnichard qui ne se soigne pas: le film est bon, drôle, sympa, marrant, rigolo, humaniste, amusant, bref un bon moment, pas la peine de tortiller du cul de gêne, de faire remarquer qu'à l'instar d'Amélie Poulain ou des Choristes- autres phénomènes de foire en terme de remplissage de salle - c'est le retour en grâce de la franchouillardise, de faire remarquer que le cinéma français n'a pas évolué depuis La Grande Vadrouille, pas la peine de tirer sur l'ambulance, le seul truc vraiment bizarre finalement, c'est que ce film là fasse 12, 15 ou 20 millions d'entrées, plutôt que 1 ou 2 millions comme il eut paru logique qu'il fit.




Ben non, le film est sympa, mais on a vraiment du mal à trouver quoi que ce soit qui justifie un tel mouvement de masse. Rien, nada, zéro, pouêt pouêt! Pourquoi grand dieu, pourquoi tout le monde va-t-il voir ce film? Si l'on regarde quelques autres grands succès populaires, on a -parfois - des éléments de réponse. Amélie Poulain était vraiment novateur et vraiment en opposition totale avec le cynisme ambiant et la branchitude sclérosée. Le dîner de cons était vraiment drôle. Les Visiteurs aussi était vraiment drôle - du moins à la première vision - et en tout cas plus drôle que les Ch'ti. Astérix et Cléopâtre n'était pas vraiment hilarant mais réussissait le tour de force d'allier la bonne grosse rigolade populaire à l'esprit Canal, le tout couplé avec une campagne promo efficace, son score ne surprenait pas complètement. Quant à Titanic, ben c'était tout simplement un bon film, un succès critique, et une osmose amoureuse toute particulière qui toucha tout le monde.




Mais les Ch'ti? Il se passe quoi là? Les gens sont en fait tous secrètement téléphates et ils se sont dit: tiens on va prendre un film au hasard et on va tous aller le voir? La réalité n'est pas très loin. La télé-apathie ambiante qui ammène tout le monde dans les salles s'appelle "média". Dès la première semaine, tous les journaux annonçaient que le film de Dany Boon allait peut-être dépasser La Grande Vadrouille, et allez y que le coefficient de satisfaction est exceptionnel, c'est énorme, allez-y avec les explications pseudo-sociologiques comme quoi le film s'adresse à tout le monde, que c'est la revanche de la France d'en bas sur le crotale parisien. On n'avait pas vu ça depuis Titanic, et ça fait du bien une petit mouvement de foule comme ça, avec son petit suspense sur le nombre final d'entrées - va-t-il ou ne va-t-il pas dépasser La grande vadrouille - youhou, vous savez qu'on s'en branle au fond, mais le résultat est là: les médias démultiplient le phénomène qui s'auto-entretient lui-même. On ne va pas voir Les Ch'ti parce qu'on a envie de le voir, on va voir Les Ch'ti parce que les médias n'arrêtent pas de dire que tout le monde y va, que les voisins y vont et qu'il disent que "oui, le film est drôle, il permet d'oublier les soucis de la vie quotidienne" et que donc au pire, on aura de toute façon passé un bon moment. Et en plus si on résiste pour ne pas y aller, on passe pour un affreux qui se la joue intello et qui n'a pas d'humour.



Cela semble donc simple, prenez un film comique qui tient la route, et si jamais le film cartonne au départ, vous pouvez en faire un des plus grands succès du cinéma français rien qu'en ne parlant que du fait que ça risque d'être un carton historique. Le reste n'a pas d'importance.




Vraiment pas d'importance? La Grande Vadrouille est devenue un incontournable de la culture française. Amélie reste dans toutes les mémoires. Le dîner de cons reste drôle à chaque fois qu'il passe à la télé. Mais les Ch'ti? Le film a-t-il les épaules assez solides pour mériter ce succès dans la durée? L'exemple qui fait mal, c'est Les bidasses en folie qui fit 7 460 911 entrées en 1972. Qui se souvient encore de ce film aujourd'hui ? Qui est capable d'en réciter des répliques? Qui l'a vu récemment en prime time sur les télés Hertzienennes? A mon avis pas grand monde, car les gros succès ne laissent des traces que si une certaine qualité d'écriture est présente - on va dire que c'est le cas pour le film de Dany Boon - et que les thèmes et accroches du film savent survivre à l'aire d'autoroute du temps. Et là, pas sûr que ce film là fasse vraiment recette dans nos mémoires.

samedi 15 mars 2008

Deadwood - Saison 1


 


Deadwood, la série western de David Milch qui pulvérise les codes du western, comme d’habitude diront certains, sauf qu’ici c’est vrai. Pas de grands espaces, pas de chevauchées, pas de gunfight, Deadwood raconte la lente transformation du « camp » Deadwood en véritable ville, en 1876 dans le Dakota. Située totalement illégalement en territoire Sioux, Deadwood est une ville de bois, de tissu et de boue qui n’appartient pas encore aux Etats-Unis et qui n’obéit donc à aucune espèce de loi. Un enfer qui se civilise petit à petit, au milieu des mineurs, des aventuriers, des putes et de la maffia naissante. Certains personnages sont connus du grand public (Wild Bill Hickock, Calamity Jane) d’autres beaucoup moins (Seth bullock, Al Swearengen), mais la plupart ont réellement existé, bien qu’à en croire Wikipedia (le site qu’il ne faut pas croire – à l’instar d’imdb– mais que tout le monde consulte), la série ne suive pas vraiment les faits et gestes réels de ses modèles avec une grande exactitude.


Le réalisme est pourtant une des pierres angulaires de Deadwood. Bien que ce réalisme soit sans doute cousu de fil blanc (d’ailleurs, pas besoin de chercher bien loin pour trouver des incohérences), on est bien forcé de remarquer une recherche phénoménale sur les costumes – mix savamment orchestré de redingotes, chapeaux melons, haillons et autres corsets – sur les décors boueux d’une ville en construction anarchique - tentes immondes au milieu de vraies baraques, saloon n’ayant même pas de véritable devanture – ou sur les diverses armes et accessoires utilisées par tout ce petit monde bigarré, mélange de pouilleux ivrognes et de pistoleros élégants, de putes aux mamelles qui dépassent et de dames de la haute qui ne quittent pas leur chambre de peur de se salir. Toute cette variété hallucinante aurait été utilisée à bon escient dans un western spaghetti pour provoquer un choc esthétique, pour oser des mélanges fulgurants, pour stimuler l’imagination ; mais dans Deadwood, le but semble avoir uniquement été de créer un choc par confrontation au mythe (mais ils sont où les larges chapeaux et les winchesters ?), un effet de vérisme qui emporte le téléspectateur dans un acquiescement sans réserve à la qualité de la série, une rupture totale – ça faisait longtemps – avec le petit monde du western. Après Deadwood, les westerns ne pourront plus être comme avant.



 



La deuxième pierre angulaire de l’édifice Deadwood est constituée de son effarante violence, toujours menaçante, toujours effroyable, jamais indolore. Les coups de feu sont pourtant rares. A Deadwood, on préfère se faire égorger, se faire étriper, se faire noyer, se faire étrangler, se faire jeter du haut d’une falaise, pour finir bouffé(e) par les cochons. Toujours des morts sales, des passages à tabac qui défigurent, des cul terreux qui font dans leur froc de peur. Aucune pitié à attendre du grand patron tout puissant du Gem : quand Al Swearengen (Ian McShane) a un problème, il préfère généralement se débarrasser de la personne source du problème. Son grand rival, Cy Tolliver (Powers Boothe) agit de façon moins visible, mais en arrive régulièrement aux mêmes extrémités. La vie n’a quasiment aucun prix face à la perspective de gagner ou perdre quelques dollars. Il n’y a pas de Shérif, pas de vrai juge, pas de recours. Un vrai enfer qui se civilise pourtant peu à peu, avec la nomination d’un shérif factice et corrompu, et la prise du poste par le très droit Seth Bullock (Timothy Olyphant), à la fin du dernier épisode.


La troisième mamelle du show sera bien sûr le sexe. Pas un sexe torride et esthétisant, non un sexe crade, fonctionnel, payant avec de la nudité sans maquillage, sans éclairage et sans désir. Le sexe n’est pas montré en excès, mais à chaque fois qu’un peu de nudité frontale apparaît (même masculine dans l’épisode 2), c’est le choc, à chaque fois qu’une scène de scène est suggérée ou montrée, c’est glauque, comme si à cette époque, l’amour n’existait pas. Pourtant c’est bien l’amour qui transparaît entre Swearengen et sa pute attitrée Trixie (Paula Malcomson), et entre Bullock et Madame Garret (Molly Parker), ce qui renvoie alors toutes ces passes sordides à notre propre époque de misère sexuelle exacerbée.




 



La quatrième pierre angulaire coule de source pour le public américain, un peu moins pour le public français. Si vous avez mené assez loin votre film en terme de réalisme cru, de violence et de nudité, il ne vous reste plus qu’à rajouter un langage extrêmement vulgaire pour boucler la boucle, le langage étant pour les anglo-saxons d’une importance beaucoup plus capitale qu’en France. Et quand ils se lâchent, ils se lâchent, au point qu’un film comme The Big Lebowski devient presque insupportable à écouter à force de multiplier les « fucks », non pas par gêne occasionnée par le langage lui-même, mais plus par cette puérilité qui consiste à croire que la maturité d’un film se mesurera au nombre de mots interdits débités par minute. Si Deadwood parvient à échapper à cet écueil, c’est parce que les innombrables « fuck » et « cocksucker » entendus à longueur de dialogues sont intégrés au sein de phrases littéraires extrêmement recherchées qui sont un vrai régal pour l’oreille, et qui rendent obligatoire la VO pour suivre cette série. Je parlais plus haut des accrocs au réalisme. Non seulement ces phrases extrêmement complexes dans la bouche de gens de peu d’éducation sont peu crédibles, mais en plus, si on en croit à nouveau wikipédia, les « fuck » et les « cocksucker » sont totalement anachroniques. A cette époque, les jurons portaient plus sur un registre blasphématoire que sexuel ou scatologique, mais les producteurs ont pensé que l’utilisation de jurons d’époque aurait rendu les dialogues plus comiques que véritablement choquants, d’où le choix d’utiliser le langage vulgaire d’aujourd’hui.


Le scénario lui, est sans faille. Et surtout, il n’a jamais recours à des artifices de type rebondissement imprévu pour choquer le téléspectateur et lui donner envie de revenir pour l’épisode suivant. Je ne suis pas un expert en série américaine, mais pour avoir suivi Urgences et Desperate Housewives qui ne sont pourtant pas des séries basées sur le suspens pur et dur, contrairement à 24 heures chrono par exemple, je connais quand même bien ces twists un brin ampoulés, tel la mort de Romano dans Urgences qui vous font dire « mouais, ils se sont pas trop foulés sur ce coup là. » Pas de twists absurdes dans Deadwood. Le récit progresse linéairement, les personnalités se construisent petit à petit, et si la série se paye tout de même le luxe de faire mourir l’un de ses personnages phare au bout de quatre épisodes, le rythme trépidant et accrocheur en perfusion est loin d’être la motivation majeure des créateurs de la série. Au point d’ailleurs que l’ensemble pourrait paraître un brin longuet de temps en temps. La saison 2 cherchera d’ailleurs à se dynamiser un peu plus au risque de rendre visibles certaines ficelles que l’on aime pourtant mieux ignorer.



 


Quoi qu’il en soit, longuette ou pas longuette, cette saison 1 apporte un réel bol d’air frais narratif, exigeant mais revivifiant et enthousiasmant. C’est le monde des rivalités, de l’argent à gagner, des amitiés à trahir. C’est le monde de la violence brute, crue et sale, mais c’est aussi le monde des tractations financières, des arnaques et de la corruption naissante, subtiles, évoquées par des sourires en coins, des métaphores sans modération et des phrases à double sens. XXIe siècle oblige, le rôle des femmes est prépondérant. Il ne s’agit plus, dans un western des années 2000, de montrer une femme comme simple divertissement pour le héros (dans le sens de le divertir de son but premier qui est de se battre) ou comme une simple mama inquiète. Mais il ne s’agit pas non plus d’inventer des rôles grotesques et anachroniques pour répondre au politiquement correct. Les rôles de la pute Trixie, de la bourgeoise Mrs Garret et de l’aventurière Calamity Jane (Robin Weigert) sont réellement écrits, avec des personnalités distinctes et une participation à l’action qui ne singe pas l’action des hommes à la Bandidas. La musique n’est jamais envahissante, mais elle sait parfois donner toute la mesure à un évènement, comme l’utilisation du morceau Iguazu de Gustavo Santaolalla pendant la mort d’un célèbre pistolero. Et l’image, naturellement pour une série de cette qualité, est parfaite, lumineuse et riche. Deadwood est donc une série sans-faute, la meilleure chose arrivée au western depuis les années 60.