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dimanche 8 novembre 2015

Les Sept Mercenaires


Il y avait longtemps que je n'avais pas revu cet incontournable western américain, mais c'est comme si je l'avais vu hier. Je me rends compte que chaque plan du film est à ce point gravé dans ma mémoire que quand je le revois, je suis incapable de prendre du recul sur le film. Il s'ensuit que Les Sept Mercenaires n'est pas pour moi un film que l'on juge, c'est devenu, comme pour les contes, une sorte d'acquis culturel  au même titre que Pierre et le Loup ou Le Renard et Le Corbeau. Une oeuvre qui est si universelle qu'on ne la remet pas en question. Qui s'amuserait à faire une critique en bonne et due forme du Petit Chaperon Rouge? Qui va pointer le simplisme des caractères des héros des Trois petits Cochons? Qui fera remarquer que les moments d'introspection sont artificiels dans Le Petit Poucet? Les Sept Mercenaires se trouvent là, bien installés le cul sur leur piédestal d'oeuvre populaire indépassable, si linéaire et efficace qu'on n'en voit pas les baisses de rythme, ni les incohérences, ni les facilités. Non vraiment, ne comptez pas sur moi pour dire du mal de ce western brillant, archétypal, inévitable et super chouette. Yul, Charles, Steve et James, et Eli, bien sûr, Eli, qu'on a toujours plaisir à revoir tous, même pour la millième fois, la musique qu'on a toujours plaisir à entendre, les scènes d'introduction, le laïus sur le courage asséné par Bronson aux gamins, tout est bon, tout est toujours là où on l'avait laissé la dernière fois. Les Sept Mercenaires, ça fait partie de la famille, c'est comme un meuble qu'on voit sans y faire attention. Ils sont là comme une évidence, et puis c'est tout! 

samedi 8 février 2014

Croix de fer




Cross of Iron
1977
Sam Peckinpah
Avec : James Coburn

Je me souviens de la déception éprouvée en découvrant ce chef d’œuvre de Sam Peckinpah. Je me souviens que cette déception était du même ordre que celle endurée lors de la Horde Sauvage. La violence chez Peckinpah n’est jamais divertissante. On vient voir un film de guerre avec tout plein de morts qui voltigent dans les airs, des ralentis du feu de dieu, des mitraillages dans tous les sens. Et c’est exactement ce qu’on obtient, mais on n’éprouve pas de plaisir comme on en éprouve quand les aigles attaquent. Je me souviens de cette amertume, de ce sourire désabusé d’un James Coburn vieilli, parfaitement fondu dans des fonds verdâtres. Je  me souviens aussi d’avoir vu ce film après Il Faut Sauver Le Soldat Ryan, et je me souviens avoir trouvé que le film avait vieilli, que les scènes de combat manquaient d’intensité, pas aidées sans doute par le manque de moyens de Peckinpah à l’époque. Je me souviens avoir parlé d'Il Faut Sauver Le Soldat Ryan à un ami allemand. Dubitatif il était. « Oui, j’imagine que dans ce film les allemands sont grands, blonds et très cruels » me dit-il alors en substance. Je lui répondis que non, le traitement me semblait très équilibré, que le film s’appliquait juste à montrer que la guerre est une saloperie sans nom qui fait ressortir le pire de l’être humain, et parfois le meilleur. J’espère que mon ami allemand – que j’ai malheureusement quelque peu perdu de vue – a vu Cross Of Iron, qui montre avec éclat que la guerre ne fait ressortir que le pire chez l’être humain, que ce soit côté Axe ou côté Alliés. Je me souviens que Les Sentiers de la Gloire traitait de la même chose, des types normaux broyés par la stupidité de l’état-major. Je me souviens de Full Metal Jacket, et du sourire de dément de Baleine, et je me souviens d'Outrages, qui montre aussi des types normaux qui n’auraient jamais violé personne dans le civil, mais que la guerre ramène joyeusement à leur instinct primaire. Je me souviens de Iwo Jima et ces soldats japonais qui se font Hara Kiri à la grenade. Et je me souviens de ce type qui tombe, chevauchant une bombe H, image à jamais gravé dans la rétine de mes huit ans. Comme dirait Jodorowsky, je me souviens…

mardi 29 septembre 2009

Maverick


Richard Donner
1994
Avec : Mel Gibson, Jodie Foster, James Garner, James Coburn

L’autre jour j’ai vu une bande de trentenaires en costards jouer au poker dans le TGV en rentrant dans leur province. D’abord ils se prenaient super au sérieux en citant des tas de jargons super-pro agrémentés de théories techniques compliquées, tout ça pour ne même pas gagner du vrai argent. Ensuite ils jouaient au Texas Hold’em, ce poker où il y a trois cartes visibles, ce qui annihile totalement dans la plupart des cas le suspense des mains les plus mythiques, genre carré d’as (contrairement au poker fermé, ou poker western, où chaque joueur a cinq cartes inconnues des autres joueurs). Et enfin, le plus important, aucun d’entre eux ne buvait de whisky, aucun d’entre eux ne semblait avoir la moindre velléité de tricherie, aucun d’entre eux ne semblait prêt à cracher sa chique sur le mobilier SNCF, aucun d’entre eux n’avait de Colt 45 braqué sur les couilles de son adversaire. Le comble... Autant dire qu’en ce qui me concerne, Patrick Bruel peut bien être le chef de file médiatique de cette nouvelle mode du poker, je ne risque pas de me passionner pour un jeu devenu si aseptisé à force d’en enlever les éléments les plus marrants.
Oui, c'est juste pour dire ça que j’ai déterré Maverick de ma mémoire. Pour Jodie Foster, pour Mel Gibson, pour James Garner (Sept secondes en enfer, Maverick la série Télé), pour revoir encore une fois James Coburn et ses grandes dents, on pardonne beaucoup à cette comédie western et à ses situations abracadabradantesques et à ses gags qui tombent à plat. On aime les indiens totalement « intégrés », un ou deux gags décalés, la citation de l’Arme fatale avec Danny Glover, et c’est tout. Le film se suit avec plus de plaisir lorsque l’on s’y connaît un petit peu en poker, on sourit d’un air entendu, on passe un agréable moment, sans plus. Ce qui sauve le film finalement, c’est que Barry Sonnenfeld a fait bien pire en matière d’adaptation de série TV avec Wild Wild West.

vendredi 19 juin 2009

La chevauchée sauvage



Bite the bullet

1975

Richard Brooks

Avec James Coburn, Gene Hackman, Ben Johnson, Candice Bergen


Le titre français paraît mauvais
, il évoque les titres de l’âge d’or alors que le film date de 1975. La chevauchée fantastique, La charge héroïque et maintenant La chevauchée sauvage. Le titre anglais (mords la balle) est plus grinçant. Il fleure bon l’absence de concessions des années 70. Il fait penser aux films américains de ces années là qui n’avaient peur de rien. Mordre la poussière, aurait peut-être fait une bonne traduction, bien en phase avec le thème de l’intrigue. Ou pourquoi pas On achève bien les chevaux, film avec lequel Bite the bullet partage une compétition sportive idiote. Une course dont le caractère principal est de broyer les laissés pour compte qui espèrent vainement gagner le pactole.

Et pourtant, ce titre français est bien trouvé. A Western Classic in the tradition of 'Shane' and 'High Noon' disait l’accroche, et en effet l’histoire est émouvante, l’histoire est belle. Elle met en valeur, le courage, l’abnégation, et même un peu le panache militaire (quoique démystifié lors du long monologue de Hackman). Tout en critiquant l’esprit winner à tout prix et le goût de la gloire pour la gloire. Richard Brooks a vraiment essayé de retrouver l’esprit de ces films là, sans trop céder aux sirènes du désenchantement réalistico-craspec. Il traite du thème en vogue de la fin de l’Ouest et de sa nostalgie corollaire, mais sans forcer le trait ni l’outrance dans l’ultra-violence. « On y va à la sauvage » demande Hackman à Coburn avant de rosser le jeunot. Coburn pourrait acquiescer, pour céder au jeunisme, mais il répond non comme pour dire : ceci est encore un film à l’ancienne ! Ben Jonhson, le héros Fordien, meurt trempé et sans louanges et on pleure. Pas de plus belle déclaration d’amour au classicisme que de faire mourir l’une de ses figures emblématiques comme un vieillard digne.


C’est une histoire de course de chevaux à 2000 dollars, c’est aussi une déclaration d’amour pour les chevaux. Gene Hackman aime les chevaux. J’avais complètement oublié que j’avais vu ce film, mais je n’avais pas oublié Gene Hackman forçant un jeune freluquet à enterrer le cheval qu’il a épuisé en course. Je n’avais pas oublié non plus le final, avec ces chevaux plein d’écumes, à bout de souffle. Je n’avais pas remarqué à l’époque que le film souffre d’un certain nombre de défauts narratifs. Les chevaux écumant de fatigue tombent comme un cheveu sur la soupe alors qu’ils ont l’air fringuant pendant tout le reste du film. Le personnage de Gene Hackman se retrouve soudain devant tout le monde alors qu’il est derrière pendant tout le film. La progression de la course est confuse, désordonnée. L’intermède loufoque avec les forçats est presque incompréhensible. Pour autant le final est magnifique.


A cause d’Eastwood, on avait oublié que Hackman avait joué autrefois autre chose que des brutes meurtrières. A cause de la belle performance de Hackman en amoureux des chevaux, on en oublierait presque que James Coburn joue dans le film. Pas de sourire immense, pas d’étincelle dans les yeux. C’est un Coburn des petits jours. Tant pis. Candice Bergen a la silhouette anachronique d’une participante anachronique à la course. C’était la mode. Elle parvient dans son jean anachroniquement moulant à transcender l’incongruité de son propre rôle pour incarner une femme paumée, légèrement à la dérive malgré un objectif précis, un hidden agenda assez savoureux. Ben Johnson on l’a dit, meurt, et c’est beau. Et il y a Mario Arteaga, le mexicain. Il joue le mexicain, qui a une rage de dent et qui se heurte au racisme de la société américaine. Bien sûr Gene Hackman n’est pas de ceux-là, il s’en fout de la course et il aime les chevaux. Quand on préfère les chevaux aux hommes, on peut aimer les mexicains qui ne sont presque pas des hommes. Ça doit être comme ça qu’il faut comprendre cet anti-racisme anachronique ? Mario Arteaga n’a rien fait d’autre ou presque de cinématographique dans sa vie. Quelques doublures non créditées dans L’Homme qui tua Liberty Valance et dans L’Homme des hautes plaines, c’est tout. Dommage, il est touchant le mexicain, il fait la course pour sa famille, pas pour la renommée.


Et pour le reste, bien sûr il y a les paysages, magnifiques, variés, le soleil cruel, des péripéties en veux-tu en voilà, une motocyclette pour un peu plus d’anachronisme, mais volontaire cette fois, un beau train... Du bon western à l’ancienne, un brin nostalgique avec une touche de modernité, et une super scène technique où le cheval de gauche court au ralenti alors que celui de droite court en accéléré! Cela ne se refuse pas.

dimanche 10 juin 2007

Les petites choses dans Il était une fois la Révolution



Grisé par la chaleur, je récidive avec les petits détails que j’adore dans Il était une fois la Révolution.

Mais j’entends déjà les critiques : «Tep, tu te répètes», «Y’avait plus de sexe dans le deux!», «J’aimais mieux quand tu nous parlais de westerns que personne n'a vu, j’avais pas besoin de lire…».
Les petites choses dans Pour une poignée de dollars suivront donc quand le film sortira en DVD en 2029, les petites choses dans Il était une fois dans l’Ouest suivront quand j’aurais revu le film encore au moins dix fois pour être sûr d’avoir tout compris, les petites choses dans Mon Nom est Personne seront pondues quand Cdiscount le vendra à 4€99 et les petites choses dans Il était une fois en Amérique ne seront jamais évoquées, vu que rien que sur De Niro qui tourne sa cuillère dans son café pendant un quart d’heure je pourrais tenir cinq pages.

Juan qui urine sur les fourmis
Tout le monde a fait ça dans son enfance, à un ou à plusieurs, en rajoutant le contenu d’un arrosoir ou pas, et en terminant le travail à coup de pétards ou pas, sous l’œil vaguement désapprobateur, mais envieux, d’un adulte responsable. Sergio Leone montre donc à son public adulte responsable qu’il est toujours un enfant, il lui rappelle de bons souvenirs, il le chouchoute, dès le début, avec une scène mi-scato qui fait rire, mi nostalgique. Mais Juan Miranda a le regard ailleurs, les fourmis ne l’intéressent pas. Tout est donc clair, nous voilà prévenus : l’enfance est terminée !


La diligence énorme
Elle avance pesamment, pendant que la magnifique musique d’Ennio Morricone s’envole. Elle a beaucoup, beaucoup de chevaux pour la tirer, difficile à mouvoir, mais difficile à arrêter, comme en témoignent les dérisoires pierres utilisées par la bande de Juan pour la freiner. A l’intérieur, le luxe, la bouffe, le futile. A l’extérieur : la poussière, la misère, le soleil qui tape. La bourgeoisie vit et voyage dans son cocon protecteur qui ne demande qu’à être profané.


Le cache-poussière du cocher
Petite réminiscence d’Il était une fois dans l’Ouest, la fonction du cache poussière du cocher est cette fois ci purement utilitaire, tout comme la fonction du cache poussière de John. Il ne s’agit plus d’un accessoire de mode destiné à provoquer une « impression », ou un style. Les tenues des protagonistes sont moins extravagantes, moins recherchées que dans les premiers westerns de Leone. L’enfance est terminée.

Les cheveux collés de Juan
Quand il entre au sein de la diligence cossue, Juan a les cheveux tout collés par la sueur. Un détail, encore un détail, toujours un détail, qui ne signifie rien, sinon que l’acteur Rod Steiger a sans doute vraiment marché un kilomètre en plein soleil en répétant « ma mère est morte » comme l’indique Sir Christopher Frayling dans son excellent commentaire audio du film, très intéressant bien qu’un peu encombré par la paraphrase…


Les gros plans sur les bouches
Ces gros plans sur les bouches des bourgeois, c’est carrément magistral. Juan se fait traiter de tous les noms, lui et son peuple, et en particulier de « bête », pendant que ces gros plans incroyables sur ces bouches mâchant et déglutissant nous rappellent que tous les hommes, du pape au balayeur d’Orly, sont des bêtes devant le créateur, ou devant Darwin selon votre confession. Pourtant, Sergio Leone n’a pas réussi à faire aussi vulgairement dégueulasse que le chasseur de prime qui mange dans Le Grand Silence. Ou plutôt il n’a pas essayé, car si le chasseur de primes du Grand Silence est vraiment repoussant dans l’outrance, le haut le cœur dans cette scène de Il était une fois la Révolution vient surtout de l’effet du gros plan, la scène gardant malgré tout une forte crédibilité, contrairement à la scène du Corbucci.

Juan rabat la bourgeoise comme une vulgaire volaille vers le poulailler
Il utilise un bout de branchage qui traîne pour guider la femme en faisant un bruit genre « tip tip tip », comme quand on emmène les chèvres à l’étable. C’est véritablement ce qu’il y a de plus humiliant dans la scène, bien plus que le viol qui n’est que suggéré.


James Coburn apparaît dans la poussière
Leone adore faire apparaître ou disparaître ses personnages dans la poussière : Clint Eastwood derrière la fumée de la dynamite dans Pour une poignée de dollars, Clint Eastwood et Eli Wallach derrière la poussière du bombardement dans Le Bon la Brute et le Truand, et maintenant James Coburn derrière la poussière soulevée par la nitroglycérine. Ça doit tenir à quelque chose comme la révélation divine, les personnages de Leone apparaissent et disparaissent comme des anges qui ont une mission à accomplir.

Le pouvoir dévastateur de la nitroglycérine
Une petite goutte qui tombe, boum, un grand trou par terre. Scène pompée si je ne m’abuse dans Le Salaire de la Peur et reprise à nouveau si je ne m’abuse dans son remake The Sorcerer/ Le Convoi de la peur. J’aimerais bien une démonstration identique dans la vie réelle, afin de vérifier si le pouvoir dévastateur de la nitroglycérine a été amplifié pour rajouter du piquant dans tous ces films, ou si la taille du trou est rigoureusement authentique.


Le tuyau de poêle dans le trou du toit de la diligence
James Coburn a fait un gros trou dans le toit de la diligence avec son eau bénite. Ce qui est marrant, c’est que la bande à Juan en profite pour mettre un poêle dans la diligence dont le tuyau passe par le trou en question. Franchement je me répète, mais des détails comme ça, on en voit plus dans les films populaires d’aujourd’hui.

Le docteur Villega
Ce bon docteur Villega confirme une légère évolution chez Sergio Leone déjà entamée avec Teuf Teuf dans Il était une fois dans l’Ouest. Jusqu’ici, les personnes au physique normal mais légèrement ingrat étaient cantonnées dans ses westerns aux rôles de petits lâches méprisables, tout juste bon à être humiliés ou à servir de faire valoir aux super héros que sont Blondin, Tuco et les autres – par exemple le marchand d’armes dans Le Bon la brute et le Truand, le patron de l’hôtel dans Et pour quelques dollars de plus ou le gros suant aux bretelles plus ceinture dans Il était une fois dans l’Ouest.
Les personnages de Coburn et Steiger sont encore inscrits au registre des super héros, ils tirent justes, John maîtrise la technique de la dynamite et Juan n’a peur de rien. Mais le docteur Villega est un homme un vrai, avec ses grandeurs et ses faiblesses. Il est un humain réel confronté à ses idéaux et à des choix, il n’est ni grand, ni beau, ni bon tireur, ni homme d’action. Mais il est réel, car l’enfance est terminée !
Tienes algo que pedir ?Cette phrase du gradé demandant leurs dernières volontés aux condamnés à mort reste en espagnol non sous-titré, pour rajouter une petite part d’authenticité au film. Est-ce que quelqu’un est assez calé pour me dire si l’authenticité est poussée au point que le gradé ait un accent mexicain, plutôt que castillan ou andalou ?
La blague de VillegaPendant la réunion secrète de l’armée révolutionnaire, Villega balance une blague sur l’état des poumons d’un des participants. Villega est un meneur d’homme qui connaît les techniques rhétoriques pour mettre une assemblée de son coté. Mais la blague sur l’homme qui ne va pas vivre longtemps s’il continue à fumer prend un sens sinistre quand on sait que la plupart des hommes présents dans cette arrière salle mourront dénoncés par Villega lui-même. Elle prend même un sens dérisoire au regard de la mortalité effarante qui baigne l’ensemble du film.

John Mallory n’est jamais pressé de faire sauter ses cibles
Le petit train est en place devant la porte de la banque depuis un moment, les soldats qui courent partout pourraient le déplacer ou se prendre les pieds dans le fil. Mais John/Sean Mallory est tranquille, il câble pépère son détonateur, et fait tout voler en fumée en prenant son temps.Plus tard, quand il fait sauter le pont, c’est encore pire : des soldats pourraient être en train de gravir la colline dans sa direction, un gars est peut-être en train de le mettre en joue, mais il met du coton dans ses oreilles sans se presser, et il fait sauter son pont, en bon spécialiste calme et sûr de lui.
Planquez vous connardsJe ne vais pas réitérer mon caca nerveux à propos de ce détail, mais le « Planquez vous connards ! » tonitruant lancé par Juan Miranda quand il fait sauter l’ultime porte de la banque a disparu de la VF de mon édition collector. Pas classe, car c’est un détail drôle qui montre l’influence de John sur Juan !


Coburn roupille
Coburn roupille le chapeau sur les yeux en attendant les troupes mexicaines. Ça ne vous rappelle rien ? James Coburn qui roupille le chapeau sur les yeux dans Les Sept Mercenaires bien sûr.

L’attaque du pont
L’attaque du pont est vraiment filmée d’un point de vue ludique, et axée sur le plaisir. Avant que Juan Miranda accepte de rester par pur orgueil de petit garçon qui veut prouver à John Mallory que lui aussi en a dans le pantalon, on sent tout de même une certaine tension, la peur de Juan est visible bien que traitée sous le mode comique.Mais quand débute l’attaque proprement dite, l’excitation de Juan est à son comble, et quand éclate le crépitement des mitrailleuses, les deux hommes s’en donnent à cœur joie, les soldats tombent comme des mouches, Coburn et Steiger ont un grand sourire aux lèvres et les yeux vifs de gamins qui s’amusent. Puis le pont explose, accompagnée par la musique lyrique et grandiose, comme une extase, comme un accomplissement magnifique. La mort et la violence sont glorifiées et esthétisées à outrance, tandis que l’explosion presque nucléaire est un orgasme jubilatoire. Leone fait plaisir aux bas instincts de son spectateur, qui en redemande. Mais tout plaisir a un prix, et le spectateur le paye dans la scène suivante, dans les grottes…

Le massacre dans les grottes
La scène dans la grotte demeure ma scène préférée tous Leone confondus. Steiger, hagard et moralement abattu, regarde dans le vide. Puis il arrache son crucifix et le jette par terre. Coburn, silencieux lui aussi, n’est pas très à l’aise. Steiger prend une mitrailleuse et sort de la grotte. A travers les yeux de Coburn, on découvre la masse étendue et désarticulée des cadavres des révolutionnaires, dont les six enfants de Juan. La caméra s’arrête sur le dernier, au visage d’ange du sud, aux yeux noirs, fixes et intenses. La durée de la scène, la musique de Morricone douce et mélancolique, le jeu de Steiger sobre mais exceptionnellement dense, le silence de Coburn et le bruit des armes au dehors, qui mime le massacre pendant que la caméra court sur les morts, font de cette scène une apothéose émotionnelle, un moment humainement riche où l’affectivité l’emporte sur la raison. Ma préférée donc, l’enfance a vraiment cessée.
Au sein de cette scène se dresse un autre petit détail curieux : Juan se rend compte qu’il avait six enfants ! Mais alors qui sont les autres membres de sa bande, dont il précise pourtant au début qu’ils sont tous ses enfants ? Ça n’a pas vraiment d’importance, il suffit de parler comme Sir Christopher Frayling d’ « extended family ». Ce qui est plus gênant, c’est de constater que la mort de l’homme qui saute à cause de la mèche courte au début du film, tout comme les quelques dommages collatéraux dans sa bande lors de l’attaque de la banque de Mesa Verde ne semblent avoir aucune espèce d’importance, alors que soudainement la mort des enfants est un choc irrémédiable. Toujours ce mélange de la « violence pour rire » du monde de l’enfance et de la « violence qui blesse » du monde des adultes. Dans Il était une fois en Amérique, la mutation est totalement achevée, toute la violence est « adulte ».On remarque bien sûr la mise en scène typiquement Leoniene de la mort, les cadavres sont enchevêtrés les uns sur les autres, l’immobilité est parfaite, les poses sont étudiées au millimètre. On apprend dans le commentaire audio que cet amoncellement de corps évoque à coup sûr un épisode douloureux de la seconde guerre mondiale en Italie, lorsque les nazis massacrèrent des centaines de personnes prises au hasard et les enterrèrent à la va-vite. Le plus curieux dans tout ça, c’est que cette scène m’a souvent fait penser à Oradour sur Glane, alors même que les conditions du massacre sont très différentes et que je ne connaissais pas ce lien avec cette atrocité nazie en Italie. La marque d’une scène forte !


La musique « Sean Sean » d’Ennio Morricone
Ce morceau d’Ennio Moriconne où la voix d’Edda del’Orro prend toute sa démesure faisait partie des moments les plus beaux de mon imaginaire Leonien. Puis, sans que je sache pourquoi, je me suis mis à aimer de moins en moins ce morceau. Trop sirupeux, trop de voix, trop de violons, et ces ‘Sean Sean’ qui me taperaient presque sur les nerfs. Aujourd’hui malheureusement, je ne le supporte presque plus, et mon admiration pour ce film s’en trouve amoindrie, les flash backs dans la voiture en Irlande en deviennent pénibles à suivre. Je suis très inquiet docteur…

Le 3 mai à Madrid
Pour la scène des exécutions nocturnes, Leone a été inspiré par la lumière particulière d'un tableau de Goya intitulé Le 3 mai à Madrid, que voici:


Gunther Reza actionne lui-même l’essuie glace
Toujours ces détails ! Ben alors, l’essuie glace est cassé ? Non, les essuie-glaces n’étaient pas motorisés à l’époque. En fait il semblerait que le premier essuie-glace (mécanique) ait été inventé en 1916, or le film est situé en 1913. Le premier essuie-glace automatique a vu le jour en 1921. Cela veut sans doute dire que le véhicule dans dequel se trouvent Gunther Reza et le Dr. Villega est anachronique, mais pas trop...

Gunther Reza gobe un œuf et se brosse les dents
Comme le décrit finement Gotlib dans ses planches sur le western Spaghetti « Le scénario fourmille de détails pittoresques tirés de la vie quotidienne ». Et Gotlib montre un Mexicain en train de se couper les ongles des pieds. C’est tout à fait ça ici ! Après avoir gobé son œuf, Gunther Reza à du jaune qui a dégouliné sur la joue. Quand il se brosse les dents, ce n’est pas en dix secondes bouche fermée, c’est en raclant bien dans les coins et en crachant consciencieusement dans l’écuelle portée par un soldat. Pourquoi on voit pas Wolverine se brosser les lames dans X-Men ?

Les dents de James Coburn
Restons dans le domaine bucco-dentaire pour rendre hommage à la magnifique dentition de James Coburn quand il rit, que Leone ne pouvait pas ne pas exploiter.

La vengeance mélancolique de Juan
Juan descend le dictateur et se venge de la mort de ses enfants. Mais c’est une vengeance sans plaisir, presque par réflexe parce que le chef d’état déchu essaie de s’enfuir. L’argent ne l’intéresse plus non plus, à cet instant Juan Miranda est un homme anéanti, que John Mallory ne parvient pas à requinquer avec ses rêves d’Amérique.
Le discours de VillegaVillega se justifie d’avoir trahi sous la torture, puis d’avoir repris la lutte comme si rien ne s’était passé. Villega se heurte à la conception romantique que Mallory a de la lutte contre la dictature. Pourtant, les explications de Villega sont pertinentes : peu de personnes sont capables de résister à la torture, est ce une raison pour ne pas se battre pour les idéaux auxquels on croit ? Le personnage de Villega pose bien sûr à chacun la question du choix qu’il aurait fait sous l’occupation allemande. Résistance active, collaboration passive ou collaboration active ? Villega a fait son choix et il s’y tient malgré ses faiblesses. Si j’avais eu 20 ans en 1940, j’espère que j’aurais fais le même choix, même si je suis sans doute incapable de résister longtemps à la torture. Et en ce sens, Villega est un héros, malgré sa trahison, parce que au final très peu de gens ont fait ce choix là…

Le bouton sur le front
L’ancien ami de Mallory, celui avec qui il partage la fille (qui représente La Révolution dixit Leone dans Conversations avec Sergio Leone de Noël Simsolo) est joué par David Warbeck. Il a un gros bouton rouge bordeaux sur le front. Pendant les flash backs dans le pub irlandais, Mallory attend, un fusil caché dans un journal, de voir si son ami va le trahir. Quand celui-ci opine devant l’officier britannique, Mallory fait volte-face et tue les deux soldats. Puis il hésite longuement et loge une balle dans le front de son ancien ami, pile là où il avait un bouton. Le bouton est littéralement remplacé par l’impact de la balle. Et la tête qui chancelle, lentement, au ralenti.Quand on a repéré ça, impossible de l’ignorer quand on revoit la scène. Le bouton représente une sorte de point de visée fictif, et la scène est longue, très longue, et on attend que ce fichu bouton se transforme en impact de balle. Et quand cela arrive, on ressent une sorte de libération. Ce bouton est l’endroit où se cristallise l’hésitation atroce de Mallory et l’attente désespérée de son ami qui espère ne pas être tué. Et il permet aussi au spectateur de ressentir presque physiquement cette attente en déplaçant l’objet de l’attente, qui nous est étrangère en tant que spectateur, sur un détail trivial qui attise notre impatience.
Ce n’est sans doute pas voulu, mais ça marche !

dimanche 3 juin 2007

Major Dundee



Un Peckinpah maudit, mais pas mineur.

1964
Sam Peckinpah
Avec : Charlton Heston, Richard Harris, James Coburn

Après un raid particulièrement meurtrier des indiens Apaches menés par Chariba, le Major Dundee monte un bataillon hétéroclite de sudistes, de bandits de tout poils, de noirs, de types pas nets pour lancer une expédition punitive et récupérer des enfants blancs enlevés par les Indiens lors du raid. Dundee est déterminé à les poursuivre jusqu’en enfer s’il le faut (c'est-à-dire au Mexique). Mais dans le Mexique de Peckinpah, c’est bien connu, rien ne se passe jamais comme prévu.
Autant Coups de feu dans la Sierra pouvait passer, auprès d’un œil inattentif, pour un western assez classique, autant Major Dundee est, dès la séquence d’ouverture, indubitablement un film de Sam Peckinpah. Bien que l’on n’assiste pas au raid des Apaches, on voit le résultat de leur férocité cruelle, ce qui marque immédiatement l’œuvre d’une forte teinte crépusculaire et nihiliste. La préparation de l’expédition suit le même mouvement et le réalisateur prend un malin plaisir à montrer à quel point la petite armée ainsi constituée est bancale et explosive : les sudistes haïssent les nordistes et provoquent les noirs, l’éclaireur Sam Potts, joué par un James Coburn manchot et méconnaissable, ne croit pas en la cause du Major, et le Major lui-même, interprété par un Charlton Heston qui casse son image, est loin, très loin de faire l’unanimité.
Major Dundee est donc l’antithèse de tous les films de cavalerie de John Ford avec le Duke. L’armée en marche est dès le début désorganisée. Au fur et à mesure qu’avance la campagne, elle devient sale, en guenille et hésite à montrer ses couleurs. Pourtant, le propos de Peckinpah n’est pas anti-militariste. Le processus de transfert de commandement est d’ailleurs la clé qui permet à cette armée de rester, malgré tout, une armée, avec assez peu de désertions et un groupe qui reste soudé, même quand le Major devient une espèce de zombie hagard dans les rues de la ville Mexicaine. Le sens de l’honneur reste également très marqué chez ces hommes, Tyreen en tête, le chef sudiste (Richard Harris) qui a donné sa parole d’obéir aux ordres du Major jusqu’à la destruction des Indiens. Des hommes, des vrais !
Mais même pour les vrais hommes qui se rasent au Mach3, le Mexique est une terre déstabilisante : les indiens qui sont censés être pourchassés, donnent plutôt l’impression de jouer au chat et à la souris. Les français, toujours aussi cons avec leurs lances du XVIIIe siècle, donnent du fil à retordre aux valeureuses Tuniques bleues. Les pueblos mexicains sont éternellement faméliques et affamés. Heureusement, il y a un truc de bien au Mexique : c’est la fête. On danse, on boit, on se bat au couteau dans les scènes coupées, on se tape les Mexicaines, on oublie dans l’alcool, et on rencontre une femme européenne qui tombe instantanément amoureuse de vous, même si vous êtes presque un salaud, à condition de s’appeler Charlton Heston. Bref, à part cette histoire d’amour grotesque sans doute plus ou moins imposée, on est bien dans un Peckinpah, malsain et sordide. Aucun personnage positif, aucune lueur d’espoir, aucun signe d’humanité, et les enfants témoins de la bêtise des adultes.
Le Major Dundee représente l’ambition, la vanité et l’irresponsabilité humaine. C’est dans le portrait de cet homme, antipathique mais pas complètement mauvais, que le film est le plus intéressant. Incapable de se remettre en question, obstiné et entêté, le Major Dundee envoie ses hommes vers leur perte, et ce n’est qu’un soudain éclair de génie qui leur permettra de vaincre les Indiens, sans que le gâchis final puisse toutefois être évité. Tyreen, un peu plus lucide, mais aveuglé par sa haine du Major, et tenu par sa parole d’honneur, ne parvient pas à infléchir le cours des évènement. Son personnage provoque également le trouble, car il est impossible de s’y identifier, tout comme celui du Major. Sam Potts, joué par Coburn, dont vous ne verrez pas cette fois le grand sourire éclatant, est un personnage cynique qui se contente de faire son boulot et juste son boulot, en lâchant de tant à autres quelques piques incisives (« les enfants fabriquent déjà leurs propres flèches à l’heure qu’il est »). C’est peut-être le personnage le plus proche du spectateur, encore qu’il ne soit pas assez humain pour qu’on s’y attache.
Tourné en 1964 avant le grand boum du western spaghetti, Major Dundee est la preuve que le western américain avait entamé sa mutation bien avant d’être soi-disant mis à bas par les italiens. Noir, violent, et très porté sur les détails (les vêtements qui évoluent au cours de la campagne, les barbes, la crasse et la poussière du Mexique), Major Dundee a en outre été amputé d’une quarantaine de minutes perdues à jamais par les producteurs, éternels ennemis du réalisateur. La version présentée dans le DVD est donc loin d’être « non censurée » comme le prétend mensongèrement la jaquette du DVD. Elle correspond – au mieux – à la première version expurgée par le producteur Jerry Bresler lui-même, avant les coupes opérées par Columbia. Ces 40 ou 45 minutes peuvent faire fantasmer et laisser imaginer au spectateur un film encore plus noir et violent qu’il n’est déjà. Il semblerait, entre autres, que seul le clairon devait survivre dans le film voulu par Peckinpah, et que Dundee ne devait jamais anéantir l’Indien Chariba. Mais même tronqué et remonté, Major Dundee reste un Peckinpah majeur, plus proche de La Horde Sauvage ou Pat Garret and Billy The Kid que de Convoi ou Osterman Week End. Un vrai petit film maudit, maîtrisé et annonciateur d'une filmographie future, un western évidemment indispensable, sauf si vous êtes tombés sur ce blog par hasard, à la recherche d'une recette de quiche aux courgettes.