samedi 2 juillet 2011

Barquero

Barquero!
1970
Gordon Douglas
Avec : Lee Van Cleef, Warren Oates, Forrest Tucker, Mariette Harley


Tel Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche qui interdit, seul, en 1504, l’accès au pont de Garigliano à toute une armée, Travis (Lee Van Cleef) fait face, quasi-seul, à une armée d’outlaws sanguinaires et leur interdit de traverser une rivière, buté, borné, burné. Lee Van Cleef a les biscottos d’un chevalier, il a la lance des chevaliers (un interminable fusil de précision) prend la défense des faibles et porte un nom aux consonances moyenâgeuses. Face à lui, Remy (Warren Oates) et Marquette (Kerwin Mathews) aux noms qui fleurent bon également la vieille Europe, trépignent, jurent et s’énervent. Warren Oates est sapé comme le Prince Noir, le Bad Guy par excellence mais qui n’a pas totalement abandonné sa morale chevaleresque, en témoigne cette scène du massacre inaugural où il contrecarre le viol d’une habitante par l’un de ses hommes en tuant à la fois son mercenaire et sa (présumée) victime. On peut-être assassin de masse et ne pas prendre l'honneur des dames à la légère.
Mais avant d’en arriver là, à cette révélation d’un archétype par son contraire, Travis était l’outcast, le mec pas intégré, le type qui profite du poncif de la communauté en marche sans vraiment en faire partie. Il était Charon, faisant passer les colons de l’enfer de la civilisation au paradis promis des terres vierges et inexplorées de l’Ouest, alors même que certains (le révérend) envisagent une topologie exactement inverse, le paradis étant la civilisation en avant et l’enfer le monde des sauvages et des outlaws. La symbolique se précise pourtant lorsque Remy arrive avec sa horde sauvage par le mauvais coté de la civilisation, style cancer des colons. Travis devient alors bel et bien le gardien de ce paradis face aux foudres de l’enfer, même si d’une part les colons qui l’accompagnent sont eux-mêmes un poil corrompus, et si le lieu géographique de l’enfer évolue au gré de l’histoire et des transferts de population en barge ou en radeau. Dans tout ça, Warren Oates fait du Warren Oates, pète les plombs, tue symboliquement la rivière, mère nourricière mais castratrice du fait qu’elle l’empêche d’atteindre son but, et Lee Van Cleef fait du Lee Van Cleef, c'est-à-dire qu’il fume sa pipe en plissant des yeux, et ça suffit, bordel de merde, à en faire l'un des acteurs de western les plus marquants de toute l’histoire du cinéma.
Avec sa barge, Lee Van Cleef bâtit également un point de passage entre le western américain et le western européen. Comme le dit Tavernier en bonus, Gordon Douglas absorbe les influences sans maugréer, digère le tout et en ressort un produit fini pas dénué de qualités. Les thèmes de la frontière en mouvement et de la civilisation en marche cohabitent joyeusement avec la violence à outrance et l’absence de morale des outlaws, sans bien sûr que cohabiter signifie se compléter. Le tout paraît en effet un poil bancal, la violence al’italiana semblant plaquée par effet de mode sans le cynisme transalpin qui relève habituellement la sauce, et les grands mythes américains en paraissent du coup superficiels. Mais peu importe, malgré une légère baisse de rythme au milieu, le film tient fort heureusement bien le coup, à l’aide également d’une bonne musique et de seconds rôles très bien construits, comme le français Marquette et son dandysme de façade, l’homme des bois Mountain Phil (Forrest Tucker) et sa truculente bonhommie mangeuse de fourmis et l’énigmatique Anna Hall (Mariette Harley) femme intelligente, libre et cultivée, qui va chercher encore plus loin que Bayard ou Charon pour qualifier Lee Van Cleef, en le traitant purement et simplement d’homme préhistorique. A voir ou revoir pour ceux qui auraient jugé la chose un peu précipitamment à l’époque de sa sortie.

vendredi 20 mai 2011

Rio Conchos

Gordon Douglas
1964
Avec: Richard Boone, Stuart Whitman, Jim Brown, Edmond O'Brien, Anthony Franciosa




Je voulais voir Rio Conchos depuis longtemps, depuis que j’avais lu dans le guide des films de Jean Tulard une phrase qui, à propos de Pour une poignée de dollars, disait à peu près ceci : «La même année sortait Rio Conchos, et personne ne cria au génie, allez comprendre… ». Ah ça, ça vous pose un film, hein ? J’imagine le petit rédacteur allergique au spagh, obligé de pondre une notule de trois lignes sur Pour Une poignée de dollars, et qui se dit, voyons, qu’est ce qui est sorti en 1964 comme western américain et qui vaut à peu près le coup ?
Rio Conchos, de Gordon Douglas donc. On connait Gordon Douglas pour son film de petites bêtes qui deviennent grosses (Them !) et pour son remake de Stagecoach (La diligence vers l’Ouest) qui tient le coup mais sans plus. Mais ses autres westerns (Le trésor des sept collines, la charge sur la rivière rouge, Chuka le redoutable…) nous sont inconnus (ouais, quand on veut faire sérieux, on dit « nous » au lieu de « je ». Bon sur un blog, c’est point grave, mais si vous voulez écrire un bouquin, mettez « nous », genre on est toute une bande de spécialistes aguerris à plancher sur le western, même si vous êtes tout seul à suer pour recouper vos fiches et vos DVD…), mais il paraît que Gordon Douglas est un artisan talentueux et que Rio Conchos est son meilleur film. Alors commençons par celui-là. En tout cas, tout comme Major Dundee tourné la même année (avec lequel il partage cette trame du périple qui part en couilles), il est la preuve que le western américain avait commencé sa mutation bien avant l’arrivée de la déferlante spagh, histoire de contrer une idée reçue selon laquelle le spagh aurait forcé le western américain à évoluer. (Mais qui se soucie encore de ces fadaises de nos jours ? Les nouveaux venus qui tombent dans le western consomment tout ce qu’ils trouvent avec le même bonheur, et c’est tant mieux.). Personnages non schématiques, torturés, violence fréquente, sauvagerie, l’Ouest et son mythe en prennent déjà pour leur grade en 1964. Tom Mix et Buck Jones sont déjà partis loin, et on ne les reverra plus jamais, car cela fait cinquante ans maintenant qu’à chaque fois qu’un western sort, on affirme haut et fort qu’il déboulonne le mythe de l’Ouest sauvage ! Coños, l’Ouest démystifié avec sa sueur et sa poudre est devenu un mythe à lui tout seul.



Dans Rio Conchos, les personnages sont cyniques (en particulier Richard Boone), ils ont la trahison facile et la gâchette ou le couteau chatouilleux. Même Stuart Whitman, le fadasse bellâtre des Comancheros, compose ici un militaire dont la mauvaise conscience lui file des aigreurs d’estomac. Et comme c’est un nordiste, on lui colle un sergent noir (l’athlétique Jim Brown dans son premier rôle) dans les pattes. Le quatrième larron est le latino Anthony Franciosa à l’irritante séduction, mais qui a le bon goût comme le dit Bertrand Tavernier dans le bonus du DVD d’échapper au stéréotype du greaser. Le casting est complété par l’incroyable Edmond O’Brien en gradé sudiste qui comme il se doit refuse la fin de la guerre, pète un câble, est atteint de la folie des grandeurs et agit comme un exalté. Le scénario est tout bonnement excellent et imprévisible. Même si le canevas de base (une mission pour récupérer un chargement d’armes) est tout ce qu’il y a de plus banal, on parvient rarement à deviner ce qui va se passer ensuite jusqu’au baroque finale.
Bien sûr, à cause de Tulard, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer Rio Conchos à Pour une poignée de dollars. Ce film, aussi visuellement intéressant et ambitieux qu’il soit, peut-il être à la hauteur de la claque du maestro italien ? Pour moi, la réponse est non, mais je n’ai pas pu m’empêcher de noter une foultitude de détails qui plairont aux accros du spagh. En premier lieu la belle musique de Jerry Goldsmith qui préfigure les chtouigs Morriconiens. Ensuite cette scène inaugurale, où la vue en plongée sur Richard Boone sous son chapeau qui décanille des indiens évoque… Django. Sans parler de la violence qui ne fait pas dans la dentelle, de la sueur palpable, des esprits torturés, tout cela montre à nouveau que le western transalpin n’a rien inventé, mais plutôt catalysé une évolution en marche. Et d’ailleurs, prochainement si tout va bien, je vous causerai de Barquero.

vendredi 13 mai 2011

Ce vieux John Wayne... (2)

On commence ce deuxième aperçu de la carrière tardive de John Wayne avec le très réputé El Dorado. Ce film ne peut pas vraiment être classé dans les « John Wayne vieux ». L’acteur n’a alors que 59 ans et il tient encore parfaitement la route, sept ans après Rio Bravo. Pourtant, Howard Hawks ironise déjà de façon fracassante sur l’inexorable décrépitude de son héros : handicapé par une balle dans le dos, le Duke est forcé de conclure le shoot out final avec un bras paralysé. L’image de fin qui le voit boiter de concert avec l’excellent Robert Mitchum est dans toutes les mémoires. Hawks réédite son exploit de Rio Bravo, sens du timing, de l’action, sens de l’humain, sens de l’humour, El Dorado est une perle que l’on revoit toujours avec plaisir et dont on connaît les plans par cœur (attention, Mississippi va faire choir la pancarte sur un méchant !). Il est juste un poil en-deçà de son illustre prédécesseur parce qu’il manque un bon petit Degüello pour faire vibrer notre corde opératique, mais par contre, l’absence du My rifle my pony and me remplacé par une hilarante concoction anti-gueule de bois penche plutôt en sa faveur.



Trois ans plus tard, Wayne ne tient plus la route dans Rio Lobo. Grossi, bouffi, vieilli, il fait peine à voir avec sa bedaine qui dépasse de son ceinturon. Howard Hawks en joue et le fait traiter de « confortable » par la donzelle de service. Hawks lui-même est moins en forme également. La longue introduction en pleine guerre de Sécession est censée donner de la matière à l’amitié entre le Duke et les deux sudistes, mais elle a pour effet de dédramatiser le drame qui se joue ensuite à Rio Lobo (y compris la peu crédible vengeance), alors que dans Rio Bravo et El Dorado, les non-dits sur le passé des protagonistes renforçaient au contraire leurs zones d’ombre et leurs personnalités ; tandis que la dramaturgie pouvait prendre toute son ampleur. En outre, le fade Jorge Rivero n’est pas Robert Mitchum, le passage par la case prison est réduit au strict minimum, et le traitement « bonne humeur » des scènes d’action en désamorce la portée. Pourtant cette bonne humeur communicative est plutôt à porter au crédit du film, tout comme la très belle musique de Jerry Goldsmith (inclut l’excellent générique de début), la performance exaltée de Jack Elam qui a la meilleure ligne du film (« You don't mind if I shoot, do you? It makes me feel better. ») et l’attaque de train très bien menée. J’avais peu de souvenirs de ce film à part la double détente du deux-canons de Jack Elam liée avec du fil de fer et la winchester du méchant qui lui explose à la gueule. Je croyais me souvenir qu’il en mourrait, mais non, une des multiples jolies filles du film vient accomplir sa vengeance. Dommage, un méchant qui se tue tout seul, sans l’aide du gentil, cela aurait été une belle fin ironique pour ce dernier western du maître Hawks.



John Wayne apparaît paradoxalement plus vieux, mais plus en forme dans Cent dollars pour un Shérif (True Grit) tourné pourtant quelques mois auparavant, et que je me suis finalement décidé à revoir. L’acteur reçoit alors un Oscar pour son rôle de Rooster Cogburn, et tout le monde s’accorde pour dire que l’oscar récompense sa carrière plutôt que son jeu d’acteur dans ce film. Pourtant, il faut bien avouer que parmi tous les westerns de la fin de sa carrière, c’est bien dans celui-là que John Wayne est le moins John Wayne. Jurant, buvant, borgne et pitoyable, l’acteur en fait des tonnes pour donner de la matière à son personnage, et ça marche plutôt pas mal. Henry Hathaway filme avec talent et application une histoire convenue dont le principal ressort dramatique est la présence dans les basques du Duke d’une jeune fille qui n’a pas froid aux yeux (Kim Darby). Puisque le remake des Coen est encore chaud dans les mémoires, on ne peut s’empêcher de constater que Hathaway a mis plus de chaleur et d’humanité dans son film sans gommer totalement le cynisme du livre. Mattie est certes la même jeune fille débrouillarde et calculatrice, mais son attachement pour son défunt père est visible au contraire de la Mattie des Coen qui apparaît alors comme un véritable robot. La scène des serpents bien sûr est moins percutante que dans ma mémoire (d’ailleurs il n’y a qu’un serpent) mais quand même sacrément angoissante. A la fin, le Duke saute à cheval par-dessus une barrière. C’est beau.



En 1975, John Wayne fait encore bonne figure dans Une bible et un fusil (Rooster Cogburn) tourné par Stuart Millar. Malgré le coté attachant de ce film conçu comme une suite au film de Hathaway, l’opportunisme de la chose apparaît trop clairement pour totalement adhérer à l’entreprise. Les scènes du bouquin de Charles Portis non exploitées dans Cent dollars pour un Shérif se retrouvent traitées ici (le lasso pour empêcher les crotales d’approcher, le tir sur les galettes de maïs – scènes que l’on retrouve d’ailleurs dans le film des frères Coen) un peu en décalé. L’association Wayne Hepburn paraît beaucoup trop artificielle pour fonctionner pleinement et les appels du coude en direction de African Queen sont bien trop constants pour amuser. Ajoutons à cela des méchants plutôt insipides, un suspense inexistant malgré la présence de nitroglycérine et un jeune indien sans beaucoup de relief, et on se retrouve bien en deçà du film de Hathaway. Malgré tout, la bonne humeur de l’histoire suffit amplement à éviter la lourdeur et l’académisme de la plupart des « John Wayne vieux ». Si vous voyez Cent dollars pour un shérif, ça ne vous fera donc pas de mal de voir celui-ci dans la foulée. En rayon, il me restera à vous parler de Big Jake, des Géants de l’Ouest, des Cordes de la potence et du mythique Dernier des géants pour clore ce tour d’horizon mi-complaisant mi-agacé du crépuscule westernien du Duke. Mais ce sera pour une prochaine fois, il ne faut pas abuser des bedaines d’armoires à glace, fussent-elles confortables.

Images: USMC, Laurent, Jicarilla sur western movies

vendredi 22 avril 2011

True Grit

True Grit
2010
Joel et Ethan Coen
Avec : Jeff Bridges, Haile Steifeld, Matt Damon, Josh Brolin


Le film s’appelle True Grit parce que dans la France des années 2000, c’est la classe de laisser les titres en anglais. Son premake s’appelait Cent dollars pour un Shérif parce que dans la France des années 70 c’était encore vendeur de mettre le mot dollar dans les titres de western. Je n’ai pas beaucoup de respect pour les marketeux.
Je n’ai pas voulu revoir le John Wayne dont tout ce qui me reste est la fosse aux serpents à sonnette. Le souvenir reste traumatisant et je ne veux pas l’effacer en remarquant la faiblesse des effets spéciaux. On critique souvent la facilité du remake, on le dénigre presque toujours, pourtant, le principal intérêt du remake est de retrouver une forme d’oralité aux histoires cinématographiques. Comme la mort des parents de Bruce Wayne, racontée dans tous les sens et avec toutes les variantes par des générations d’auteurs, le remake participe à la construction des mythes. King Kong serait-il un mythe sans ses remakes ? Ben Hur serait-il connu sans son remake (il faudrait d’ailleurs suggérer à Ridley Scott de mettre en chantier un remake de ce film avec Russel Crowe, beaucoup de jeunes ne connaissent pas Ben Hur)
On n’en est bien sûr pas là avec True Grit. Mais quand la fosse aux serpents arrive, une vieille angoisse ressurgit, on se crispe sans le vouloir, ce n’est pas la même chose, et pourtant cela participe de la même dynamique. D’autres scènes font écho, il y a comme un air de déjà vu, et pourtant on est sûr de n’avoir jamais vu le film. L’histoire est racontée par d’autres trouvères, la tradition orale se perpétue, les deux films tomberont peut-être dans l’oubli, mais pas l’histoire, pas les serpents. Pas encore en tout cas.
L’un des plaisirs de ce remake est de savourer l’histoire justement sans cette vieille carne de John Wayne et son encombrante légende. Jeff Bridges ne peut pas comme John Wayne tourner dix films de fin de carrière qui n’ont d’autre but que de glorifier son propre vieillissement sous couvert d’ironie mordante. Et c’est tant mieux, on ne regarde plus un John Wayne, mais un film où chaque personnage peut se révéler. La gamine Haile Steifeld est époustouflante dans son assurance et j’adore le final qui révèle que toute cette intelligence et cette maturité ne produira finalement qu’une vieille fille un peu coincée. Jeff Bridges est parfait en vieux routier de l’ouest aux bredouillages incompréhensibles. Je suis plus réservé sur Matt Damon qui semble un peu trop occupé à écorner son image, mais ce n’est pas grave. Le film est bon, les Coen ont cherché à faire un western sans faire du Coen. On peut le déplorer, pour une fois, ce n’est pas l’histoire de loosers pathétiques qui font n’importe quoi. Pour une fois les personnages sont ce qu’ils prétendent être, les Coen font du vrai western, sans ironie destructrice, sans démystification à outrance, sans légende qu’on imprime à la place de la vérité. Un Marshall seul peut-il charger quatre méchants à cheval et gagner à la fin ? Oui, mille fois oui, et il dégomme les rattle snakes en rappel juste après !! Un Texas Ranger peut-il tuer un homme à quatre cent mètres avec sa carabine Sharp ? Putain que oui ! Un héros peut-il galoper jour et nuit pour sauver une fillette, bien sûr que oui, et ce soir là, les étoiles sont comme il se doit superbes ! Tout le reste, tous les tirs ratés, l’ivrognerie, les bavardages, le procès, veulent faire croire à un western post-moderne de plus, mais non, les frères Coen voulaient faire un western, et ils en ont fait un, rien de moins, rien de plus, allant jusqu’à évacuer toute ambiguïté sexuelle (aucun des personnages, pas même parmi les méchants, ne semble intéressé par la jeune fille sur ce plan là, ce qui se révèle finalement plus troublant que l’inverse venant d’un film moderne que l’on attendait un peu plus rough que cela) pour inscrire leur œuvre dans le classicisme du genre. Un bon western au cinéma, ne vous privez pas !

lundi 11 avril 2011

Ce vieux John Wayne...

L’autre jour quelqu’un a cru bon m’alerter : « Tu as vu, ils passent plein de vieux John Wayne sur la TNT ! ». Je fus donc évidemment intrigué qu’une chaîne de la TNT puisse diffuser des westerns des années 30 en noir et blanc, mais après tout, pourquoi pas ? Naturellement, ces vieux « John Wayne » n’étaient pas les pêchés de jeunesse de l’immense star, mais bien des « John Wayne vieux », les westerns des années 70 qu’il tournait encore alors qu’il était devenu un vieillard. Il faudra que je m’y résolve : les films des années 70 sont devenus des vieux films pour tout un chacun. Mais l’essentiel n’est pas là ! Il y a du « John Wayne vieux » à la télé, c’est le moment de s’en remettre quelques uns. Mais juste trois alors, parce les « John Wayne vieux », ça use.




Commençons donc par Chisum (1971, Andrew McLaglen). Insupportable monument de paternalisme chevillé dans la bonne conscience des gros propriétaires bienveillants, Chisum est en outre chiant au point qu’on se retrouve vite malgré soit à zapper sur Le Pacte des loups ou American Beauty qui passent chez la concurrence. Wayne, tel un gros pouf sur son cheval, regarde l’horizon et médite sur le temps qui passe. Ben Johnson, le regarde de loin l’air compréhensif parce que c’est son pote de l’ancien temps où que le progrès et la corruption y venaient pas faire chier. La loi ça sert à rien quand c’est un méga propriétaire terrien comme le Duke qui est aux manettes : il est sympa avec ses employés, sympa avec ses voisins, juste et droit, le patron rêvé, l’utopie made in MEDEF. Peu importe que le vrai Chisum était bien moins fair play, le Duke en chef d’empire équitable, McLaglen nous l’avait déjà servi en plus drôle dans Le grand McLintock et c’était déjà pas terrible. On se console en voyant passer des seconds rôles connus et des légendes de l’ouest : Billy The Kid, Pat Garret, tout ça. Allez, on oublie.




On enchaîne avec Les voleurs de train (1973, Burt Kennedy). Après une intro sympatoche pompée sur Il était une fois dans l’Ouest, le film part bien, même si Ben Johnson et John Wayne semblent continuer le film précédent et en remettre une couche sur la nostalgie qui n’est plus ce qu’elle était et les histoires du temps passé. Burt Kennedy radote aussi puisqu’il il nous remet une belle fille qui se voit obligée de faire bouillir ses vêtements pour qu’ils soient plus moulants, comme Raquel Welch dans Hannie Caulder, et qu’il nous remet aussi un étrange homme en noir presque fantomatique comme dans le même Hannie Caulder. La suite devient franchement ennuyante malgré de très belles images. Des bivouacs, des chevauchées, des discussions à deux balles sur l’opportunité d’être honnête ou sur la vieillesse qui affaiblit l’homme, puis encore des bivouacs entrecalés de temps en temps de bonnes doses d’action bien menées. Curieusement, le film visuellement, fait penser à Mon nom est Personne, pourtant sorti la même année, mêmes tonalités de couleurs, et surtout, ces chevauchées furieuses de plusieurs dizaines de tueurs pressés avec le même type de montage alterné (mais sur une musique beaucoup moins belle) et une destinée tout aussi explosive qui rappellent bien sûr celles de la Horde Sauvage. Belle coïncidence, mais qui ne suffit pas à relever un film creux dont le twist final ne fait même pas hausser les sourcils. Mais quelle importance, le Duke reste le Duke, les paysages sont magnifiques, le film n’est pas désagréable.




Avec Les Cowboys (1972, Mark Rydell), on monte d’un tout petit cran, parce que la violence est beaucoup plus malsaine, le ton plus amer et la morale moins sauve. Je vous crache le spoiler : le Duke se fait descendre, en quasi-martyre, salement amoché, la scène est très forte, marquante, dérangeante. Dans son livre sur le western, Christian Viviani écrit : « […] The Cowboys, que John Wayne avait conçu comme une sorte de testament, semble bien être un mauvais tour que Rydell a joué à son interprète. En fait, cette histoire qui voyait des enfants aider Wayne à convoyer son bétail et qui, le long du périple, sous le coup de l’« apprentissage » de leur aîné, devenaient des tueurs sanguinaires, ne laisse apparaître que maintenant son ironie et sa verdeur. » Mouaiff, l’ironie et la verdeur n’apparaissent pas tant que ça, le film reste un parcours initiatique assez banal, et la vengeance finale, bien que cruelle, ne semble pas vouloir montrer que les gamins sont devenus sanguinaires, mais bien que la catharsis ayant opéré, ils sont maintenant devenus des hommes. Mais on peut tout de même laisser au film le bénéfice du doute, et de ces trois « John Wayne vieux » diffusés récemment par la TNT (me demandez pas la chaîne, elles sont toutes interchangeables dans mon esprit), c’est quand même bien celui-là le plus intéressant. Allez, j’ai plus qu’à me retaper Rio Lobo et Cent dollars pour un Shérif, et je vous en reparle, et peut-être même qu’un jour je regarderai The shootist, qui paraît-il est très émouvant. Et vive le Duke, même si au final, entre les « John Wayne jeune et maigre » et les « John Wayne vieux et gros », c’est quand même les « John Wayne mûr et massif » qu’il vaut mieux regarder.

Images: USMC, lasbugas et jamesbond sur Western Movies.

lundi 7 mars 2011

Amour, fleur sauvage



Shotgun
1955
Lesley Selander


Avec : Sterling Hayden, Yvonne De Carlo, Zachary Scott


Ce qui m’a le plus fasciné dans cette pure histoire de vengeance de série B, c’est l’attitude du héros interprété par Sterling Hayden. L’acteur de Johnny Guitare avec son regard toujours noir, sa bouche constamment tordue en une sorte de rictus méprisant interprète à merveille le héros froid et vengeur, déterminé, presque franchement antipathique. Et pourtant, il finit toujours par remporter l’adhésion, lorsqu’il se sort des embûches à coup de revolver ou à l’aide de ses poings ; ou lorsque il remet à leur place Yvonne de Carlo ou le cynique Zachary Scott avec une répartie et un à propos qui étonnent. Pour un type censé être guidé par les œillères de la haine, notre sombre héros paraît particulièrement lucide sur sa situation et celle des autres. C’est l’un des indéniables atouts de ce petit film d’un petit faiseur oublié de cinéma.
Mal considéré, Lesley Selander n’a même pas l’honneur d’une petite ligne dans le bouquin de Christian Viviani. Pourtant Shotgun dégage l’aura des pépites peu renommées : interprétation de qualité, bonnes idées scénaristiques de ci de là, mise en scène rigoureuse, développement psychologique suffisamment étoffé pour ne pas paraître une contrainte de cahier des charges. Il y a d’abord les shotgun du titre (je ne m’étendrais pas sur l’antithétique titre français), dont le méchant se sert au début pour assassiner à bout portant l’ami du héros. On ne nous montre pas les dégâts (vivement que le film soit remaké par un opportuniste contemporain !), mais on nous dit qu’ils y sont ! La fascination pour les armes est toujours un bon ingrédient du bon western, c’est le gimmick que l’on se raconte à la récré. Notre héros emporte un shotgun avec lui pour se faire vengeance, œil pour œil, tripe pour tripe, le shotgun devient le symbole même de la violence et donne à la vengeance un degré supplémentaire de morbidité qu’un simple colt 45 aurait au contraire banalisée.
La poursuite lente et opiniâtre dans ces magnifiques et grandioses paysages de l’Arizona sert également de révélateur de la petitesse de la nature humaine. Peu de monde à qui faire confiance dans cet Ouest surchauffé. Que ce soit la fille perdue ou le chasseur de prime ambigu, tout le monde inspire de la méfiance – et avec raison - à notre soupçonneux héros. L’humanité Fordienne, le partage, l’entraide sont plutôt sous-représentés ici, en témoigne ce conducteur de chariot qui veut bien offrir de l’eau au héros, mais qui ne s’arrête même pas pour lui en laisser le loisir. On pourrait alors compter sur les indiens pour apporter un peu d’humanisme à l’ensemble, mais c’est plutôt leur facette de tortionnaires sophistiqués qui est développé ici. On pourrait compter sur la femme pour civiliser ce beau monde. Au lieu de cela, Yvonne De Carlo se baigne nue et déchaîne les passions des mâles voyeurs.
Malgré tout, au final, ce n’est quand même pas totalement un western nihiliste. La fille est finalement quelqu’un de bien, le chasseur de prime est finalement un type recommandable, le chef Indien tient tout de même parole, et Sterling Hayden finit par relâcher ses muscles faciaux pour faire un sourire à Yvonne De Carlo. Pourtant l’impression d’un monde désagréablement mesquin subsiste. La substance mortifère de ce monde sauvage n’est pas balayée par le happy end de rigueur, et la frustration de la mort rapide et limite absurde du méchant laisse le spectateur sur une pulsion meurtrière inassouvie qui prolonge l’état de tension permanente que ce petit artisan du septième art a pourtant réussi à distiller tout au long de son film. A voir.

Le film vu par Vincent sur Inisfree.

Affiche: Chip sur Western Movies

dimanche 27 février 2011

La Capture de Rio Jim


The Taking of Luke McVane
1916
William S. Hart
Avec : William S. Hart, Enid Markey, Clifford Smith


Curieux western de William S. Hart qui fait partie de ses premiers films produits avec Thomas H. Ince et qui pourtant ne tient pas ses promesses. Le scénario paraît bancal, sans réelle motivation. Bien que la mort finale de McVane soit totalement inattendue (et l’image finale très belle), son sort ne nous émeut guère, la faute à une absence de caractérisation du personnage. Hart a ici peu de marge de manœuvre pour faire évoluer son jeu et son héros : presque pas de regard menaçant, aucun regard de détresse, peu d’héroïsme, le fan est un brin déçu. Des indiens sortis de nulle part viennent faire le job, et les thèmes initiés ne sont pas développés. Le crime inaugural étant bien entendu de la légitime défense, le thème de la rédemption n’est pas au cœur de l’œuvre. La femme dont le héros tombe amoureux n’est pas une vierge pure, pensez-vous, c’est une chanteuse de saloon, dont le héros tombe amoureux sur la durée, et non pas par le biais d’un transfigurant et révélateur coup de foudre.
Une fois McVane en fuite, l’on s’attend alors à une course poursuite épique où le héros innocent s’enfonce à chaque étape un peu plus dans le malentendu et n’échappe que de peu à la peine capitale. Mais non, ceci est également rapidement évacué ! Décidemment, toutes les attentes, tous les poncifs Hartiens sont absents, car encore trop peu rodés, mais il n’y a aucune autre substance pour lier la sauce. Reste alors la toujours impeccable prestance de William S. Hart et ses tenues réalistes étudiées avec soin, une belle attaque d’indien, en cercle, et une notable maîtrise des mouvements de foule lors des scènes urbaines.
C’est peu mais c’est toujours bien !