lundi 12 mars 2018

Un train pour Durango



Un treno per Durango
Mario Caiano
1968


Un train pour Durango est un de ces westerns zapata qui n'a pas encore totalement basculé dans la parodie la plus pure de la fin du genre, mais qui est déjà très loin des chevauchées taciturnes des grands héros meurtris des spagh classiques des années 65-67. C’est un représentant du genre relativement médiocre, sans toutefois réussir à être totalement mauvais ou déplaisant. 
Au crédit du film on trouve déjà une certaine ambition de moyens, un soin de réalisation assez évident et une bonne tenue générale qui sauve le film de justesse. Il faut dire qu’il y a du beau monde à apporter sa touche à cette sympathique course au trésor : Mario Caiano, Enzo Barboni, à la réalisation et à la photographie, Anthony Steffen, Enrico Maria Salerno, Mark Damon, José Bódalo, Roberto Camardiel et Aldo Sambrell à la distribution, une palanquée de noms qui nous emmènent, sinon sur les terres d'un chef d'oeuvre, au moins en terrain connu, balisé et rassurant. Quelques blagues tournant la Révolution en dérision font mouche, par exemple sur la propension à promouvoir à peu près n’importe qui au grade de général ou de colonel. « Le colonel sera content de toi ! » « Lequel ? ». 
Quelques moments comiques dans le train semblent issues d’une veine chaplinesque assumée (Enrico Maria Salerno qui vole de la nourriture dans le train, la séquence de destruction du coffre au canon), certaines séquences distillent une étrangeté et un cynisme assez savoureux (le jeu macabre avec le revolver autour d'une table, les deux chefs de bande qui s'entretuent et qui réalisent qu'ils se sont fait avoir), d’autres lieux communs du western zapata, enfin - l’automobile, les soldats qui se font décimer - feront plaisir aux aficionados du genre dont je fais partie.
Ce qui fonctionne moins bien, c’est l’humour poussif et prévisible de situations comiques dont on devine la chute des kilomètres à l’avance. Qui n’a pas vu venir que nos deux lascars allaient se faire totalement dépouiller par le vendeur de billets avant de monter dans le train ? Qui n’a pas étouffé un bâillement devant le manège des peones qui baladent nos deux héros d’indic en indic ? Qui n'a pas ressenti une impression de déjà vu à chaque fois que Mark Damon apparaît de nulle part pour retourner la situation? Et qui n’avait pas deviné que la femme (Dominique Boschero) était plus intéressée par l’or que par n’importe quel mâle qui lui tourne autour ? ET surtout, au-delà de ça, le duo principal censé porter le film est légèrement boiteux. Si Enrico Maria Salerno fait le job, sans toutefois provoquer de sympathie débordante, on n’en dira pas autant d’Anthony Steffen, mauvais de bout en bout. Habituellement inexpressif dans le rôle de pistolero ténébreux, il est ici contraint de forcer son talent, de sortir de ses gonds et de tenter de faire rire. Entendons-nous bien, j’aime cet acteur, mais je défie quiconque de rire quand il fait semblant de se défoncer les papilles avec un piment local. On peut au moins lui reconnaître d’aller au bout du bout du ridicule et de l’autodérision, allant jusqu’à se déguiser avec des vêtements de péon deux fois trop petits pour lui. Mais ça ne suffit pas pour emporter l'adhésion, et malheureusement, j’ai peur que ce soit cette image, et cette image seule, qui me reste en mémoire quand j’aurai totalement oublié le film dans six mois…

 Oui, c'est bien Anthony Steffen, à gauche

samedi 21 janvier 2017

Tous à l'Ouest



2008,
Olivier Jean-Marie Jean-François Henry

C'est un film que j'ai subi plutôt que choisi. Il n'est pas à moi, il est à mes enfants. C'est un film qu'ils ont beaucoup aimé et beaucoup regardé, ils se ressassent leurs gags préférés en permanence (Averell: "Hé Joe, ils sont bêtes, ils n'ont pas compris qu'on était les Daltons!" Rantanplan "Je vole, je vole, comme les vaches!"). Ils tentent également de reproduire les jurons d'Ugly Barrow, dont les onomatopées graphiques que l'on peut voir dans l'album La Caravane sont retranscrites ici en onomatopées sonores. Ils ne savent pas que c'est Lambert Wilson qui fait la voix de Lucky Luke, ni que Clovis Cornillac prête sa voix au colérique Joe, et encore moins que c'est François Morel qui se cache derrière Rantanplan. Ils se foutent totalement de savoir si le film est fidèle à l’œuvre de Morris. Ils se marrent, et ça leur suffit.
Pour ma part, je ne pense pas encore avoir vu le film entier. J'en ai vu des passages plus ou moins longs, suffisamment longs pour reconnaître les voix de Lambert Wilson, Clovis Cornillac et François Morel, suffisamment longs également pour m'apercevoir que si le film ne manque pas d'inventivité, l'intouchable œuvre de Morris est tripatouillée avec quelques touches de jeunismes, un peu de portnawak et une frénésie qui n'a plus grand chose à voir avec Lucky Luke!
Et puis, la dernière fois qu'ils ont mis le DVD dans le lecteur (Pour nos futurs lecteurs, le DVD est une espèce de galette qu'on utilisait pour regarder des films dans les années 2000-2010), je me suis laissé emporté. J'ai éclaté de rire à certains gags (Averell qui sculpte en prison un faux revolver dans du savon, en prenant pour modèle un vrai revolver), et me voyant rire, les minots en riaient de plus belle. J'ai aimé les pétages de plombs de Joe Dalton, purs moments de folie destructrice, j'ai aimé sa violence déchaînée envers son frère Averell, qui rappelle le running gag permanent du Léonard de Turk et de Groot, sa mauvaise humeur permanente ("je déteste les chiens!"), j'ai aimé le burlesque improbable de certaines situations qui se rapprochent de certains des meilleurs Tex Avery, j'ai aimé la course poursuite dans la mine, le jusqu'au-boutisme 'splastick' des gags, ce travelling qui révèle une montagne de caisses de dynamite proprement ahurissante alors que Rantanplan vient de rapporter un bâton de dynamite allumé, le réalisme soudain de certains plans, par exemple ce plan large sur le panache de fumée provoquée par une explosion déclenchée par Averell alors que Joe venait de crier "Et que ça saute!". Bref, c'est pas vraiment Lucky Luke, c'est frénétique, déjanté et hystérique au point d'en être fatiguant, mais au final, c'est drôle, frais, bien réalisé. Un dessin animé que je recommande même aux grands, en plusieurs fois si vous vous choppez un mal de tête au bout de vingt minutes!

dimanche 8 janvier 2017

L'art de Morris



2016
Stéphane Beaujean, Jean-Pierre Mercier, Gaëtan Akyüz, Vladimir Lecointre

Très bel ouvrage paru l'an dernier, L'art de Morris s'est rappelé à mon souvenir après la diffusion récente sur Arte d'un documentaire sur le même sujet et qui fait intervenir entre autres la même équipe de passionnés. Ce livre, très richement documenté, avec moultes crayonnés, explore toutes les facettes du dessin de Morris, ainsi que les liens entre Lucky Luke et le Western, les rapports entre Morris et Goscinny, les influences américaines de Morris, le tout écrit de façon limpide et plus que correcte. Par contre, il s'agit véritablement d'un catalogue de l'exposition Lucky Luke de début 2016, il a donc cette saveur particulière des ouvrages collectifs, collage parfois plus ou moins heureux de contributions diverses.

Plusieurs aspects m'ont frappé à la lecture du livre, des points que je n'avais jamais remarqué avant, en tant que lecteur depuis ma plus verte jeunesse (à l'époque où on trouvait encore des Lucky Luke "mous", c'est à dire à couverture souple). Le principal est le désintérêt qui semble profond de Morris pour le dessin lui-même. Pour Morris, le dessin paraît purement fonctionnel, au service de l'action. Il doit être avant tout lisible, compréhensible et correctement mis en scène. Morris y parvient si bien que je n'avais jamais remarqué que de nombreuses vignettes dans Lucky Luke sont parfois simplement esquissées, en particulier dans les plans larges, où en quelques traits simplistes, un décor est mis en place. Ayant délégué le scénario à Goscinny qui fera véritablement s'envoler la série, ayant trouvé un style de dessin rapide et fonctionnel, Morris est alors sur des rails pour continuer sa série pendant des années et des années. Stéphane Beaujean se demande dans le documentaire quel pouvait bien être alors le moteur de Morris pour continuer à faire Lucky Luke pendant aussi longtemps. "La mise en scène" finit-il par conclure. "A posteriori, je crois que ce qui l'intéressait c'était la mise en scène". Pourtant, dans le livre, une comparaison cruelle entre une planche de Franquin et une planche similaire de Morris montre également à quel point Franquin avait le souci de la composition et de la vitesse quand Morris se contente de montrer une action lisible sans varier les points de vue. 
Alors, Morris, simple exécutant talentueux ? Sans doute pas, comme le démontre le livre, Morris était bien le maître à bord, essayait tout de même de placer des plans audacieux, plongées, contre-jours, jeux de symétrie, décomposition du mouvement et expérimentations sur les couleurs (que là aussi, je n'avais jamais vraiment remarquées). 
Une chose est sûre, il était temps, alors que Lucky Luke, comme Astérix, vit désormais sa vie en l'absence de ses créateurs d'origine, qu'un ouvrage se penche sérieusement sur cet aspect de l'oeuvre. Et ce avant que le nombre de Lucky Luke 'post-Morris' dépasse le nombre de Lucky Luke 'par Morris' (On y est déjà pour Les Schtroumphs, bientôt sans doûte pour Blake et Mortimer), ou avant qu'un scénariste fasse intervenir un voyage dans le temps ou des extra-terrestres, ce qui signerait, comme l'indique malicieusement Hugues Dayez dans le documentaire, la fin effective de la série.

samedi 5 mars 2016

Cowboys & Envahisseurs



2011
John Favreau
Avec Harrison Ford, Daniel Craig, Olivia Wilde

Il est réjouissant de voir qu'à Hollywood, des films avec un titre pareil et un casting de stars puissent encore sortir, même si le contenu dudit film est loin de remplir le contrat de délire foutraque qu'on pourrait attendre dudit titre. Bref, passé la surprise du mélange des genres, je n'ai trouvé que deux trucs à sauver dans ce navet consensuel et sans imagination:
- Olivia Wilde meurt dans les bras de Daniel Craig. Il me semble que l'on assiste à l'instant précis où ses yeux deviennent vitreux. C'est plutôt réussi, et en plus elle meurt au milieu de film, c'est plutôt inattendu (ah merde, spoiler alert au fait). Alors, l'effet est immédiatement annihilé par sa résurrection dans un brasier, GoT style (ah putain, re-spoiler, pardon), mais c'est déjà ça de pris! (je dis GoT style, mais qui a copié qui, je veux dire une nana à poil dans un brasier, vu que la saison 1 de GoT date de 2011, et que le film aussi ? (hein?)).
- Daniel Craig a un visage émacié, et dans ce film il a un chapeau trop grand pour lui. L'effet m'a plu. J'ai mis quelque temps à comprendre pourquoi. En fait c'est parce qu'il m'a rappelé Angel Face et son visage brûlé dans Blueberry. C'est pas grand chose, mais j'ai eu envie de relire Le Bout de la Piste.  


samedi 30 janvier 2016

La Piste des Géants



Quatre-vingt cinq ans séparent ce western des Huit salopards de TarantinoQuatre-vingt cinq ans, et si peu en commun à part un grand nombre de chapeaux et une certaine propension à vouloir trucider son prochain. Premier grand western parlant à se vouloir épique et grandiose sur un passage héroïque de l'histoire américaine, The Big Trail suit les traces de monuments du cinéma muet que sont The Covered Wagon (James Cruz), Pony Express (James Cruz) et Le Cheval de Fer (John Ford), mais il n'aura pas, semble-t-il, le succès de ces derniers. Racontant, comme The Covered Wagon, le long voyage des colons dans leurs chariots bâchés, The Big Trail ne lésine absolument pas sur les moyens mis en oeuvre, que ce soit la figuration, les grands espaces, le matériel ou les péripéties. En plus des méchants et des indiens, les gentils colons doivent lutter contre les éléments, neige, boue, rivières à traverser. Il semblerait que les équipes de tournage aient cherché à réellement tourner sur les lieux mêmes empruntés par les migrants de l'époque. Un réel tour de force pour ce film grandiose à la hauteur de sa réputation. Certaines scènes forcent l'admiration aujourd'hui, telle cette descente de chariots le long d'une falaise avec palans et grosses cordes. On voit les chariots descendre, petit à petit, et ce plan large est déjà incroyable en soi. Même pendant les dialogues entre les protagonistes qui ont fini de descendre, le reste des chariots continue de descendre doucement dans le fond. Et ce n'est pas une toile peinte, ça bouge vraiment. Là où de nos jours, le réalisateur confierait son film à deux ou trois graphistes pour torcher un arrière plan potable, Raoul Walsh était obligé de planifier en grand, de prévoir plusieurs équipes sans doute pour filmer tous les plans en même temps, pendant la descente réelle des chariots. Sans doute très rare, voire impensable de nos jours. De même, l'incroyable richesse de la ville de départ, avec son bateau à roue, son improbable bric à brac sur les quais et dans les rues, sa vie grouillante dans chaque recoin de l'image: tout cela est vrai, Raoul Walsh n'avait pas le loisir de retravailler tout ça en post-prod, de supprimer tel figurant mal placé, de changer la balance des blancs du ciel non raccord avec celle du plan d'avant. Comme le travail des ingénieurs d'antan qui construisaient ponts et fusées sans ordinateur impressionne les ingénieurs d'aujourd'hui, assistés par des simulateurs de tout poil, il en sera bientôt de même pour le travail des cinéastes d'autrefois, qui impressionnera les cinéastes du futur, quand ils auront tout oublié des techniques de l'époque. Ce film, qui raconte l'histoire des pionniers des Etats-Unis, deviendra bientôt également un témoignage des pionniers du cinéma, quand on aura totalement oublié comment se faisait un film sans l'aide du numérique. 
Pour un film de 1930, le son est également très bien exploité, tel ce bébé qu'on entend pleurer hors-champ, au début du film. La technique balbutiait à peine, mais Walsh et son équipe avaient déjà intégré le fait que le spectateur serait capable de discriminer les bruits, de faire la part des choses entre le son ambiant, les dialogues et la musique. Souvent on a accusé le cinéma parlant de s'être imposé au détriment d'une certaine qualité générale de mise en scène et de photographie, mais ce film n'en est pas un bon exemple. L'action et le mouvement restent au cœur du film, les dialogues ne font qu'accompagner l'ensemble.
The Big Trail est bien sûr aussi le premier film de John Wayne, tout jeunot, en éclaireur ami des indiens. Même si ces indiens constituent effectivement une menace dans le film (avec chariots mis en cercle défensif comme dans Lucky Luke), le personnage joué par le futur Duke défend leur mode de vie, allant jusqu'à déclarer qu'ils lui ont tout appris. Encore une fois, la légende d'un western pré "Flèche brisée" qui serait farouchement anti-indien en prend un coup. John Wayne n'a pas encore cette aura, ce regard à la fois mélancolique, ni sa démarche si particulière qui feront sa renommée. Il a par contre déjà cette fâcheuse tendance à déclamer des tirades interminables devant les dames, et de fait, il n'irradie pas encore l'écran. J'ai beaucoup plus remarqué le jeu des méchants, Tyrone Power Sr. en tête, avec sa stature énorme et sa dentition effroyable qui fera douter n'importe qui qu'il ait pu être le père de l'élégant Tyrone Power. A la fin, la petite histoire classique de la vengeance westernienne rejoint la Grande, comme dans les meilleurs films du genre, comme dans La Chevauchée Fantastique, qui, neuf ans plus tard assoira définitivement la réputation du Duke. Un classique à voir absolument!  

dimanche 17 janvier 2016

Les huit salopards



Ce film m'a saoulé avant même d'être sorti. Parce que son scénario avait "fuité" malencontreusement et que sa majesté Tarantino s'en était offusquée! Parce que le film lui-même avait fuité malencontreusement avant sa sortie et que les auteurs de la fuite se sont platement excusé, comme si pirater Death Cop 9 n'était pas grave, mais que pirater Tarantino était une faute morale impardonnable. Parce qu'il y a le mot huit dedans et que c'est le huitième film de Tarantino, et qu'il y aura des gens pour trouver ça intelligent. Parce que dans Première, Tarantino, dit que oui, il considère bien les deux Kill Bill comme un seul film mais qu'il s'est débrouillé pour nous faire payer deux fois niark niark. Parce que dans Première encore, il concède qu'il passe beaucoup de temps à revoir sa propre filmographie. 
Les 8 salopards commence très bien avec ce christ en bois sous la neige. Tarantino a beau être imbu de sa propre personne, on ne peut pas lui dénier une certaine efficacité dans le pastiche. Manque de bol, il nous étale à nouveau son egomania en nous rappelant dans le générique qu'il s'agit là de son huitième film. Comme si notre vie cinéphilique devait être suspendue à son décompte filmique, comme si on devait se résigner à être bientôt orphelins, le gars étant supposé s'arrêter à dix films (mais on sait tous qu'il n'en fera rien). Un réalisateur qui gâche un générique de Morricone en nous jetant son CV à la face n'a rien compris aux films de Sergio Leone.
Et pourtant putain il a toutes les compétences, toute la maestria, toute la technicité pour faire au moins aussi bien. Tout est là: des trognes impayables, des décors bien choisis, des détails bien sentis, des manteaux de fourrure énormes, de l'action à la pelle, une musique de Morricone plutôt efficace et qui a le bon goût de ne pas se pasticher elle-même. Tous les détails sont soignés. Peut-être même un peu trop. Il filme son truc en PanaVision Super 70, ou un truc du genre, pour rendre hommage. Il écrit le titre en grosses lettres rouges pour faire comme si. Il étire l'action au point que le temps du film est plus court que le film lui même, comme dans un manga. Ses personnages parlent, et quand ils parlent, ils parlent beaucoup. Pourtant Clint Eastwood avait sabré les dialogues de l'homme sans nom, et quand on tire on raconte pas sa vie, tout le monde le sait. Ce n'est pas grave. C'est son style à lui. C'était super efficace comme élément distanciateur dans Pulp Fiction et Jackie Brown. C'était super efficace comme élément de pure terreur croissante dans les Basterds. C'est juste un gimmick qui sent le réchauffé dans ses deux westerns. On n'en peut plus des discussions sur le ragoût qui démarrent comme une discussion anodine mais qui se révèlent cruciale au niveau de l'intrigue. On n'en peut plus des digressions à rallonge et des questions/exclamations reformulées quatre fois de suite pour produire un effet comique. Yo Bro, faudrait changer de disque! 
Faudrait aussi pondre un vrai scénario avec de vrais morceaux d'humanité dedans et pas juste des morceaux d'humains qui éclaboussent cette pauvre Jennifer Jason Leigh! Quand on voit le film, plus qu'au Grand Silence, on pense tout de suite à Priez les morts, tuez les vivants, et Condenados a vivir: même atmosphère oppressante, mêmes éléments déchaînés, même personnages inquiétants. Sauf qu'on le sait depuis le début que ce sont tous des salopards qui ont tous des trucs à cacher et que ça va mal tourner! Alors le problème c'est que du coup on s'en fout! Sachant qu'on sait que personne n'est celui qu'il prétend être et que tout ça va se retourner à grands renforts de coups de théâtre d'ici la fin, on n'essaye plus trop de suivre. On écoute vaguement les dialogues, on attend l'hémoglobine, on écoute les dialogues, on attend l'hémoglobine etc. Rien d'humain ne ressort, à part peut-être le personnage de Samuel L. Jackson et sa lettre de Lincoln, le seul qui acquiert peut-être une sorte de profondeur... Et encore, rien à voir avec Cheyenne ou Gil dans Il était une fois dans l'Ouest, le film pourtant le plus désincarné, le plus "pastiche" de Leone. Non là, Tarantino fait vraiment un exercice de style, mécanique mais brillant, brillant mais mécanique. Ni compassion, ni haine, ni désespoir, ni pitié ne transparaissent des personnages.
Autre problème, son casting "Tarantino All Stars" qui a fait saliver les fans des mois à l'avance, a pris un sacré coup de vieux. Le Colonel Mortimer déjà semblait s'excuser d'être encore vivant dans Et Pour Quelques Dollars de Plus. Ici on a au moins quatre vieillards qui racontent leurs souvenirs de guerre autour d'un feu, avec en plus un cinquième très très vieux. Je n'ai rien contre les vieux (surtout quand l'un d'eux est assez vieux pour avoir tué John Wayne!), mais là ça manque quand même un peu de crédibilité dans un western, qui au niveau pyramide des âges n'est en général pas tendre avec le troisième âge. Si Kurt Russell et Samuel L. Jackson, engoncés dans leurs énormes manteaux et vareuses font illusions au niveau force physique, ils ne peuvent cacher, dans les gros plans, qu'ils devraient être à la retraite depuis longtemps. Et si Tim Roth tient parfaitement la forme, c'est vraiment Michael Madsen qui fait le plus de peine, à l'étroit dans son costume, pas inquiétant pour deux sous, le cou gonflé comme Jabba le Hutt. Heureusement, pour contrebalancer, Tarantino ne filme pas les femmes comme la plupart des autres (c'est à dire comme des objets sexuels), et je trouve son choix de Jennifer Jason Leigh, 53 ans, pour interpréter l'élément féminin de la bande, assez osé. Ce qui me gêne, c'est le traitement de la violence chez elle, constamment battue, elle "prend cher" comme on dit. Ce n'est pas du tout incohérent sur un plan purement scénaristique d'ailleurs, et il n'est pas invraisemblable non plus que - en femme forte habituée à la vie dure - elle encaisse plutôt bien les coups. Mais ici, elle encaisse les coups avec un tel flegme et un tel aplomb que chaque coup qu'elle prend, chaque mésaventure gore devient un motif comique, ce qui n'est pas, j'imagine, l'idée que Tarantino cherchait à faire passer à l'origine. 
Au fur et à mesure que les minutes s'égrainent, toutes ces considérations sont de toute façon noyées sous un déluge de vomi, de sang et de cervelle. C'est efficace, c'est distrayant, c'est très bien foutu et finalement c'est déjà beaucoup, quoiqu'un peu long. Peu s'en sortent, sinon aucun. Me vient alors en tête une incohérence scénaristique que beaucoup ont dû voir/commenter/réfuter (mais je n'ai pas le courage d'aller vérifier) et qui m'est apparue dès la sortie de la salle. [Gâchage]: quand les quatre compères arrivent au relais, ils trouvent là une diligence arrivée avant eux. Le personnage joué par Kurt Russell est super parano, celui joué par Samuel L. Jackson est super méfiant. Comment ne sont-ils pas étonnés par l'absence du cocher de la première diligence? Ils interrogent tout le monde, remarquent un bonbon coincé dans une latte ou qu'un ragoût n'a pas le goût qu'il devrait avoir, mais ils ne remarquent pas qu'il manque le cocher de la première diligence? Unlikely! [\Gâchage] 
En résumé, la critique de ce huitième chef d'oeuvre de Tarantino est la même que pour le dernier Star Wars: ce n'est pas un mauvais Tarantino, mais ça reste un Tarantino.

dimanche 8 novembre 2015

Les Sept Mercenaires


Il y avait longtemps que je n'avais pas revu cet incontournable western américain, mais c'est comme si je l'avais vu hier. Je me rends compte que chaque plan du film est à ce point gravé dans ma mémoire que quand je le revois, je suis incapable de prendre du recul sur le film. Il s'ensuit que Les Sept Mercenaires n'est pas pour moi un film que l'on juge, c'est devenu, comme pour les contes, une sorte d'acquis culturel  au même titre que Pierre et le Loup ou Le Renard et Le Corbeau. Une oeuvre qui est si universelle qu'on ne la remet pas en question. Qui s'amuserait à faire une critique en bonne et due forme du Petit Chaperon Rouge? Qui va pointer le simplisme des caractères des héros des Trois petits Cochons? Qui fera remarquer que les moments d'introspection sont artificiels dans Le Petit Poucet? Les Sept Mercenaires se trouvent là, bien installés le cul sur leur piédestal d'oeuvre populaire indépassable, si linéaire et efficace qu'on n'en voit pas les baisses de rythme, ni les incohérences, ni les facilités. Non vraiment, ne comptez pas sur moi pour dire du mal de ce western brillant, archétypal, inévitable et super chouette. Yul, Charles, Steve et James, et Eli, bien sûr, Eli, qu'on a toujours plaisir à revoir tous, même pour la millième fois, la musique qu'on a toujours plaisir à entendre, les scènes d'introduction, le laïus sur le courage asséné par Bronson aux gamins, tout est bon, tout est toujours là où on l'avait laissé la dernière fois. Les Sept Mercenaires, ça fait partie de la famille, c'est comme un meuble qu'on voit sans y faire attention. Ils sont là comme une évidence, et puis c'est tout!