jeudi 13 décembre 2007

Réédition de "Il était une fois le western européen"

On peut maintenant en parler puisque la news est sûre. Le livre de Jean-François Giré Il était une fois... le western européen sera réédité en 2008. La date de sortie est prévue en Septembre
La première édition, parue en 2002, était rapidement devenue introuvable car éditée à 2000 exemplaires seulement selon l'auteur. Le livre en question est une véritable bible, présentant analyses sur le genre par thèmes, rappel du contexte politique économique et social en Italie année par année, et surtout la liste quasi-complète des six cent westerns européens, avec fiches exhaustives, iconographie très riche, et critiques pour les plus intéressants d'entre eux, sans oublier un segment spécial pour les trois Sergio du genre: Sergio Leone, Sergio Corbucci et Sergio Sollima.
Tous les autres livres sur le sujet étant beaucoup plus anciens et tout aussi difficiles à trouver (encore que le mythique Seul au monde dans le western italien ne soit pas si introuvable que ça), Il était une fois le western Européen est rapidement devenu une légende, le livre que tout fan se doit d'avoir. Malgré quelques réserves que l'on peut apporter sur certaines critiques de l'auteur (une certaine tendance à la paraphrase qui parfois gâche les seules bonnes idées d'un film, peut-être parfois un peu de complaisance avec certains réalisateurs (dont Corbucci dont les navets ou les films insignifiants ne sont pas vraiment reconnus comme tels (d'ailleurs, vous prendrez bien une parenthèse de plus ?)), des résumés de films inutiles quand on voudrait avoir un avis, même concis, sur le film), Il était une fois le Western Européen est un livre indispensable dans lequel on se perd des heures et des heures avec plaisir, tout comme vous vous êtes perdus dans cette phrase trop longue. Une somme de travail considérable étalée sur des années et des années (j'imagine) par un passionné qui était là à la grande époque et qui peut donc en parler en connaissance de cause.
La bonne nouvelle pour ceux qui ne l'ont pas et la moins bonne pour ceux qui l'ont déjà, c'est que la réédition sera plus grosse, plus riche, plus grasse, plus calorique. En gros, la question pour ceux qui l'ont déjà est: le rachète-je ou pas? Si la réponse est oui, il vaut peut-être mieux jeter un oeil sur le coupon ci-dessous qui vous économisera quelques frais:



Pour ma part, je ne suis pas encore décidé. J'ai déjà vu beaucoup des "grands" westerns européens, et je veux prendre mon temps pour voir ceux qui manquent à mon palmarès. Quand je découvre un western italien pour la première fois, je ne consulte plus le Giré. D'abord parce que j'ai l'impression de le connaître par coeur, ensuite parce que j'ai acquis une certaine forme d'automatisme envers le genre et que je suis plus friand de critiques un peu moins consensuelles, comme celles que l'on peut trouver sur le forum Western Movies. Comme une sorte d'émancipation en somme...

Plus d'info: http://www.westernmovies.fr/forum/viewtopic.php?t=5669
En passant, l'autre livre mythique en français sur le genre: Seul au monde dans le western italien.

samedi 8 décembre 2007

Le fort de la dernière chance




The guns of Fort Petticoat
1957
George Marshall
Avec: Audie Murphy



Tintintin ! Un fringant lieutenant imberbe (Audie Murphy), déserte après que son colonel ait fait massacrer une tribu entière d’Indiens sans défense. Il part au Texas - vidé de ses hommes par la guerre de Sécession - pour aider les femmes de la région à se défendre des Indiens. Il rassemble tout son harem, au début hostile, puis coopérant, dans une Mission, et c’est un peu Alamo qui se rejoue, mais avec des femmes.



Des femmes mais pas des femmelettes. Elles se battent, et bien, et elles ne manquent pas de personnalité ces femmes, tout le contraire d’un Audie Murphy un peu trop propre, un peu trop lisse, un peu trop net. De même, si l’histoire n’est pas sans attrait ni originalité, la réalisation est bien fade et semble manquer cruellement de moyens. Toute l’action ou presque se situe dans cette mission encore plus délabrée que le fort Alamo, certains indiens sont bedonnants, et on ressent très nettement un manque de rythme alanguissant qui vous fait penser qu’on aurait mieux fait de se mettre un bon vieux spagh malsain plutôt que cette série B presque achevée par son happy end beaucoup trop ampoulé pour être apprécié. Quoi qu’il en soit, voilà à nouveau un film où les Indiens sont clairement les méchants du film, mais où il est montré tout aussi clairement que c’est bien à cause des blancs, et en particulier des galonnés stupides, que les guerres indiennes ont lieu. Un scénario bien ficelé avec moult rebondissements mais une réalisation bâclée et ans ampleur, légère déception donc. Il est étonnant de voir qu’un film comme Buffalo Bill, datant de 1944, peut paraître plus moderne que celui-ci datant de 1957, mais on ne peut que remercier France 3 de nous présenter ce type de western, original dans son scénario mais très classique dans sa forme. Un film à réserver uniquement aux fanatiques du genre, ou aux nostalgiques du western à l’ancienne.

mardi 4 décembre 2007

[HW]: Guy Bedos dans Kaamelott



Je voulais enregistrer le film sur Mitterrand pour me distraire et regarder Recherche Maison ou Appartement pour m'instruire. Du coup j'ai allumé la télé trop tôt et je suis tombé sur Kaamelott. Je n'aime guère tomber sur Kaamelott parce que j'ai le projet de regarder ça depuis le début un jour. En même temps, j'aime bien tomber sur Kaamelott parce que à chaque fois c'est un petit bonheur.
Il y avait donc là quatre personnes attablées qui discutaient, dont le Roi (Alexandre Astier) et Guy Bedos. Il faut remarquer que quand on tombe par hasard sur Kaamelott, on a quand même une forte probabilité de tomber sur quatre personnes attablées qui discutent.
Guy Bedos racontait l'histoire de ce petit garçon qu'il avait élevé jadis et l'émotion montait. Peu de gags verbaux anachroniques, l'auteur ne cherchait visiblement pas à faire rire. Juste la voix de Bedos qui faisait l'acteur et qui ne cherchait pas à faire rire non plus. Bedos parlait, et Astier se taisait et on entendait les poules caqueter dans le fond. On se régalait des costumes et on se régalait du talent de l'auteur à savoir faire vivre une grande histoire en quelques lignes de dialogue. Et puis quand le final atteignait son sommet émotionnel, Bedos avait les yeux mouillés et on se rendait compte qu'il y avait une petite musique douce très belle.
Un grand petit moment de télévision, presque un grand moment de cinéma.

jeudi 29 novembre 2007

Buffalo Bill

Buffalo Bill
1944
William A. Wellman
Avec : Joel McCrea, Maureen O’Hara, Linda Darnell, Anthony Quinn
L’histoire de Buffalo Bill, ami et défenseur des Indiens, de son rôle dans les guerres indiennes au Wild West Show.

Profitons de ce blog pour revoir quelques idées reçues sur le génocide indien, idées reçues en général apportées par le western. Premièrement, la disparition des peuples Indiens est pour une très grande part due à l’arrivée de nouvelles maladies apportées par les Européens et non pas à des massacres en règle par les Tuniques Bleues comme pourraient le faire croire l’imagerie western. Ainsi, certaines tribus furent entièrement décimées au XVIIe siècle avant même d’avoir vu leur premier blanc. Les massacres successifs ne suffisent en effet pas à expliquer la disparition de quasiment tout un peuple. Deuxièmement, contrairement à ce que peut faire croire la culture ‘western’, l’anéantissement des Indiens était une affaire pliée dès 1850, c'est-à-dire avant la période 1870-1890 que couvre la plupart des westerns. Les massacres, batailles et spoliations de traités évoquées dans les westerns ne concernent donc que le reliquat d’une multitude de peuples déjà totalement détruits par les maladies, les massacres, les déportations, les traités violés, les guerres successives et les tentatives d’acculturation et de civilisation forcée du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle. Quand on pense à la disparition des Indiens, on a souvent en tête le Général Custer ivre de violence tel qu’on peut le voir dans Little Big Man ou représenté sous les traits du Général Allister dans Blueberry, mais – sans nier les horreurs engendrées par ce type de personnages (généraux/colons/marchands d’armes, chasseurs de bison etc) qui eurent leur part dans le drame Indien – il est très réducteur de ne le cantonner qu’à cela.
En ce qui concerne la vision des Indiens dans le western, on a aussi souvent tendance à résumer la chose de façon simpliste : avant les années 1960, l’indien dans le western est un être méchant et dangereux qu’il faut exterminer, après 1960, l’indien est le bon sauvage parfait, le cinéma américain réalise l’abomination de l’extermination indienne et se fouette consciencieusement. En réalité, la prise de conscience avait débuté à la fin du XIXe siècle (soit beaucoup trop tard quand même) et le cinéma, s’il utilisait l’indien comme méchant dans la plupart des serials, ne tarderait pas, sinon à huer le massacre indien, au moins à reconnaître la spécificité du peuple indien et à dénoncer les multitudes de traités violés et les idées reçues sur les Indiens par les gens de l’époque. Tom Mix dans les années 30 prend déjà la défense des Indiens, Joel McCrea continue dans ce Buffalo Bill en 1944. Le western ne fait donc pas exception dans le cinéma américain, toujours prompt à réagir sur les points noirs de l’histoire de son pays (voir l’ensemble des films contestataires sur le Viet-Nam). Le western est quasiment toujours accusé à tort chez nous d’être extrêmement oublieux de l’Histoire, alors qu’en France on attend toujours un film sans concession sur la guerre d’Algérie ou sur Pétain, ou même pendant qu’on y est sur les guerres Napoléoniennes ou sur les horreurs des guerres de Vendée.
Buffalo Bill est donc un éclaireur qui connaît bien les Indiens. Il tente – souvent sans succès – de faire comprendre aux différents galonnés et aux huiles de la nation que les Indiens sont un peuple qui n’entre en guerre que quand on les cherche. Malgré tout, Buffalo Bill reste attaché à son camp et participe activement au massacre des bisons et aux batailles où il finira par tuer son ami Main Jaune (Anthony Quinn). En plus de tout cela, il fait la cour à la belle Maureen O’Hara qui voudra bien l’épouser malgré ses airs rustres. Elle lui donnera un fils et partira l’élever dans l’Est, à l’abri de la civilisation. Cette scène, où Buffalo Bill choisit en 5 minutes entre vivre avec sa famille et courir dans les plaines avec l’armée est extrêmement bien jouée par Mc Crea qui sait parfaitement montrer la soif de chevauchée qui coule dans le sang de cet homme. Ironiquement, le film se termine dans cette civilisation qu’il abhorre, où Buffalo Bill décide de montrer, à travers son show, de vrais indiens au monde entier.
L’ironie se place là aussi, dans le fait que Buffalo Bill a montré des indiens au monde entier, alors que les indiens du film sont joués qui par Linda Darnell, qui par Anthony Quinn. Linda Darnell déjoue les clichés, en institutrice indienne, mais son rôle n’a finalement pas une importance extrême. Anthony Quinn, pas encore découvert par Fellini, fait l’indien du mieux qu’il peut, mais manque malgré tout de crédibilité. Etrange paradoxe de vouloir faire un film qui rende sa place aux indiens sans leur donner de rôle.
La déchéance de Buffalo Bill dans l’Est, et son nouveau départ grâce à son show terminent donc ce film riche en péripéties, en humour, en action et en émotion. Un certain humour de caserne « Fordien » est en effet délicatement positionné ça et là au cours du film. L’émotion se cristallise surtout autour des scènes familiales : la demande en mariage, l’accouchement, la séparation et la mort de l’enfant, tandis que l’action et la révolte de la bonne conscience sont tout entières tournées vers les scènes indiennes. Un film surprenant, qui a le mérite de tordre le cou aux clichés que l’on se fait sur les « vieux » westerns.

dimanche 11 novembre 2007

China 9 Liberty 37

Monte Hellman et Tony Brandt
Amore, piombo e furore
1978
Avec Fabio Testi, Warren Oates et Sam Peckinpah dans un petit rôle.



Le pistolero Clayton Drumm va être pendu. Il se voit offrir le deal habituel : tu tues un mec, on te laisse la vie sauve. Il accepte, et puis finalement il préfère coucher avec la femme de celui qu’il doit tuer. Il faut dire qu’elle est très jolie…
Des poules en fond sonore, un rythme lent comme si on avait la vie devant soi alors qu’on a toujours la mort dans le dos, des accords d’harmonica et de guitare, un érotisme latent, on sait tout de suite que l’on est dans l’univers ‘western moderne’ propre à Sam Peckinpah et Monte Hellman. China 9 Liberty 37 peut être décrit comme suit : un western italo-espagnol dirigé par Monte Hellman avec Warren Oates et Fabio Testi, et Sam Peckinpah dans un petit rôle. Voilà qui a au moins le mérite de faire saliver.
Le film est visionnable gratos sur bmovies.com (où vous pourrez également voir Bad taste de Peter Jackson), donc il n’y a pas à hésiter les poteaux, foncez.





Pour ceux qui hésitent quand même, le film mérite plus d’être vu comme une curiosité que comme le chef d’œuvre oublié du western cryptico-psychologique. Tourné en Espagne à Almeria, Tabernas ainsi qu’en Italie, le budget du film semble riquiqui. Le réalisateur préfère naturellement s’attacher davantage aux relations complexes entre personnages et aux tréfonds de l’âme qu’au déroulement de l’intrigue, ce qui peut marcher avec des acteurs consistants, mais qui ne fonctionne pas complètement avec un Fabio Testi en demi-teinte que l’on a connu plus inspiré. Certaines ellipses sont brutales, comme si des scènes n’avaient pas fini d’être tournées. Le démarrage est lent, mais l’action s’emballe un peu plus vers la fin. La musique, très seventies, est belle mais n’est pas suffisante pour relever le niveau d’une œuvre que les conditions de visionnage sur bmovies ne permettent pas de juger dans des conditions optimales (bien que la qualité soit meilleure que sur movieflix.com).
Je ne tiens donc pas trop à m’avancer plus avant sur cette perle, j’aimerais le voir sur un DVD devant ma vraie télé plutôt que devant mon PC et ses enceintes pourries. A vous de vous faire une idée !

samedi 10 novembre 2007

Will Penny le solitaire



Will Penny

Tom Gries

1968

Avec Charlton Heston, Joan Hackett, Donald Pleasance


Les aventures d’un cowboy vieillissant dans un Ouest enneigé et désanchanté. Will Penny (Charlton Heston) se fait moquer de lui parce qu’il est vieux, puis Will penny a une échauffourée avec une bande de hors la loi pas nets, menés par un Donald Pleasence bien chtarbé, puis Will Penny ramène un ami quasi mort chez un médecin suite à l’échauffourée, puis il accepte un boulot l’hiver en montagne, puis il est laissé pour mort par la bande de hors la loi pas nets qui l’ont retrouvé, puis…

… puis ça se tasse un peu. Jusque là on prenait plaisir à suivre les pérégrinations de ce cowboy voulu authentique et pourtant pas si vieux que ça. Le travail des cowboy était bien rendu, leur vie de misère également, dormant dehors et ayant du mal à se lever le matin, nourris par la bouffe infecte de Slim Pickens. Ensuite, l’errance de Will Penny à la recherche d’un travail captait l’attention. La confrontation avec la bande de Donald Pleasance faisait détourner les yeux des plus sensibles et comblait l’amateur de spagh’ avide de cruauté et de bandits bigarrés. Le souci c’est qu’après ça, on tombe dans le pire du cliché à la hollywoodienne. Will Penny est sauvé par une femme (Joan Hackett) et son petit garçon qui avaient trouvé refuge dans la cabane que Will Penny devait occuper. Ces trois là vont donc être forcés de cohabiter pendant les longues heures d’hiver enneigé. Si on était resté dans le spaghetti malsain, les trois auraient fini par s’étriper sadiquement dans un crescendo tristement lugubre décrivant posément la noirceur de l’âme humaine. Là on passe plutôt à Blanche Neige et les sept nains. La gaucherie du cowboy face à l’hygiène de vie de la femme, l’attachement naissant du cowboy à la vie de famille, l’amour indicible qui se révèle dans les demi-confessions pourraient être des scènes géniales si elles étaient menées avec intelligence, malheureusement on connaît la musique, et Tom Gries ne fait rien pour nous éviter l’embarras de ce genre de situations cucul déjà subies mille fois pendant lesquelles le cœur de la ménagère de moins de cinquante K€/ans est censé chavirer. L’apothéose est cette soirée de Noël, pathétique au possible bien heureusement gâchée par le retour de Donald Pleasance et sa bande. C’est ensuite une certaine tension qui demeure jusqu’à l’anéantissement final des malfrats dans un bon style bien western qui fera dire à ceux qu’ils ont vu le film: « Si c’est bien ? Ben c’est un western quoi… », comme si un western ne pouvait être ni bon ni mauvais, un western étant juste un western et l’œuvre n’ayant pas besoin de qualificatifs plus explicites pour justifier son existence. Le final en anti-happy-end, le réalisme des situations et des accessoires, l’action bien menée et une musique agréable font pourtant de ce Will Penny un bon western, dans la veine crépusculaire, malgré les violons dégoulinants dans la cabane. De toute façon, rien ne vous empêche de le voir, pas moyen d’être déçu, il s’agit d’un western, c’est pas moi qui le dit, c’est les gens.

mardi 30 octobre 2007

[HW] - Cerebus



Présentation :


Cerebus est une BD canadienne, en anglais, auto-éditée par son auteur Dave Sim, entre 1978 et 2003. Etant donné la richesse exceptionnelle de cette BD, le bref dossier qui va suivre n’est bien sûr qu’une simple introduction, une vision partielle et subjective de l’œuvre.
Le personnage principal est un oryctérope nommé Cerebus. En anglais, oryctérope s’écrit 'aardvark', et ce mot est connu pour être le premier mot véritable du dictionnaire. De là à se demander comment Dave Sim a procédé pour trouver son personnage, il n’y a qu’un pas. De même, ‘Cerebus’ serait à l’origine, une coquille orthographique non intentionnelle du nom propre ‘Cerberus’ (Cerbère). Cerebus était publié mensuellement sous forme de comics, mais il est nettement préférable de découvrir ce chef d’œuvre méconnu de la BD en recueil, les fameux « phonebooks » de plusieurs centaines de pages. La BD elle-même est en noir et blanc, et elle n’a jamais été traduite en français, ni même en quoi que ce soit d’autre pour ce que j’en sais. Par ailleurs l’œuvre est si complexe, touffue et empreinte de multiples références historiques, littéraires, philosophiques et politiques que je plains celui ou celle qui osera ne serait ce qu’un début de tentative de traduction. Les fans anglophones eux même en sont encore à essayer de décrypter ce que certains épisodes veulent dire, car Dave Sim semblait avoir peur de rendre certaines choses trop lisibles, trop évidentes. Résultat, c’est parfois carrément obscur. En ce qui concerne l’anglais, il s’agit d’un anglais littéraire et recherché. Dave Sim adore également reproduire phonétiquement les accents divers et variés ainsi que le l’argot, histoire d’être sûr qu’aucun lecteur étranger ne ressorte sain d’esprit d’une lecture de son œuvre ;-).
Enfin, il parsème littéralement ses pages de gros pavés de textes à lire (un peu comme dans Watchmen), le genre qui vous fait dire « non, putain, faut vraiment que je lise tout ça ? », histoire de vous décourager encore plus.
Si tout ça ne vous a pas fait trop peur, vous pouvez continuer à lire l’exposé, car il s’agit tout simplement d’une des meilleures BD de tous les temps.






L’auteur :
Dave Sim a commencé à dessiner Cerebus comme une simple parodie mensuelle de Conan le barbare. A l’époque, Dave Sim était, comme tout auteur de BD qui se respecte, vaguement de gauche, féministe et drogué. Après un trip un peu fort en LSD, il se fait interner pendant quatre jours et conçoit le projet assez délirant de continuer les aventures de Cerebus jusqu’au numéro 300 (soit 25 ans sur la même BD tout de même), en auto-édition, le but étant que l’œuvre elle-même soit auto-financée, c'est-à-dire que seuls le manque d’intérêt des lecteurs ou une subite dépression de l’auteur aurait pu arrêter l’aventure (pour employer un terme de real-TV). Et Dave Sim tint son pari. Les ventes furent toujours suffisantes pour continuer, année après année, à dessiner inlassablement, avec pour seul patron éditorial sa propre conscience, et ce jusqu’en 2003, date du dernier numéro.
Au bout de quelques numéros, Dave Sim fit appel à Gerhard pour dessiner les décors, ce qui lui permit de se concentrer plus en avant sur l’histoire et surtout la préparation de l’histoire. Suite à l’idée d’Alan Moore de mettre des notes à la fin de From Hell, Dave Sim fit la même chose à la fin des derniers ‘phonebooks’, ce qui lui permit de s’exprimer sur de très nombreux sujet annexes, mais ce qui permit surtout au lecteur de se rendre compte à quel point Dave Sim s’investissait dans son travail, que ce soit au niveau des recherches préparatoires ou du dessin. Au fil du temps, Dave Sim se raidit, il passa progressivement de « de gauche » à « ultra-conservateur », de « athée » à « croyant » et de « féministe ou apparenté » à « anti-féministe forcené ». Son anti-féminisme surtout, fit tâche d’huile à partir du très fameux numéro 186, qui contient en annexe un texte violent et lourd sur l’opposition hommes/femmes (je résume). Cerebus – qui contient pourtant les personnages féminins les plus fouillés que j’ai pu lire en BD, en particulier Astoria et Jaka – était jusqu’alors une série avec un lectorat féminin très important comparé aux séries de super-héros classiques. A partir du numéro 186, c’était fini. Dave Sim enfoncera le clou quelques années après avec Tangent, un brûlot anti-féministe, anti-femmes et anti-hommes féministes. Dave Sim considère l’homme comme un être doué de raison par opposition à la femme, être émotionnel, incapable de se maîtriser et qu’il est convenable de baffer de temps en temps quand vraiment elle ne veut pas entendre raison. Dave Sim considère également que la femme a pris le pouvoir dans nos sociétés occidentales eut égard aux nombreux exemples de discrimination positive que l’on rencontre partout. Vous pouvez lire Tangent ici pour vous faire une idée. Attention, c’est en anglais, et c’est assez mal écrit contrairement à Cerebus, le texte est quasi illisible tant il multiplie les parenthèses et les digressions.
Si tout cela ne vous a toujours pas découragé, on peut passer à l’œuvre elle-même tome par tome, qui est, je le répète, une des BD les plus riches de tous les temps.







Phonebook 1 : Cerebus
S’il n’y en a qu’un que vous ne devez pas lire, ce doit être celui-là. Dave Sim se cherche, les dessins sont loin d’être à la hauteur, et si chaque historiette se suit sans déplaisir, ça n’a rien de fracassant. Néanmoins, l’univers Cerebus se forme petit à petit. Certains personnages récurrents et très intéressants apparaissent ici pour la première fois (Dave Sim aime bien faire apparaître des personnages réels, caricaturaux au sens physique et comportamental : ici Groucho Marx, puissant homme de pouvoir, qui gouverne avec tout le non-sens dont serait capable le groucho Marx réel), et le graphisme s’améliore de page en page, un peu comme celui de Lewis Trondheim au cours de son célèbre Lapinot et les carottes de Patagonie. Important donc à lire une fois qu’on est devenu accro, mais ne surtout pas commencer par ce tome là.



Phonebook 2 : High Society (585 pages)
1413, dans un monde d’heroic fantasy imaginaire. Après quelques imbroglios hilarants au cours desquels Cerebus organise son propre kidnapping afin de toucher lui-même la rançon, Cerebus se fait aider d’Astoria pour devenir riche, puis premier ministre. Le déroulement de la campagne électorale, la toute puissance du pouvoir et la perte de celui-ci sont dépeints avec un humour constant et une précision hors du commun. Jamais la politique n’avait été à ce point captivante. Apparition du récurrent The Roach en parodie de super-héros. Cerebus à ce stade, est encore un être relativement intelligent et vif d’esprit. Au cours des volumes de cette saga, il deviendra de plus en plus primaire et borné.
C’est le volume que j’ai lu en premier (vers 1998) et j’ai tout de suite vu qu’il s’agissait d’une BD hors du commun, par son propos, par ses expériences narratives et graphiques et par son humour. Le style de dessin (associé au noir et blanc) peut rebuter les plus habitués des splendeurs visuelles photoshopées, mais on s’y habitue vite. Dans ce tome, Dave Sim fait encore tout tout seul, dessin des personnages, des décors, scénarios, dialogues etc…







Phonebook 3 : Church and State 1 (592 pages)
Déchu de son poste de premier ministre, Cerebus se retrouve du jour au lendemain en tête de liste des nominations pour devenir Pape (ce qui prend 250 pages tout de même). Ceux qui le soutiennent espèrent en faire une marionnette, mais ils apprendront vite qu’avec Cerebus, il est impossible de prévoir quoi que ce soit. Cerebus goûte donc à nouveau au plaisir et aux déconvenues d’un pouvoir encore plus absolu. Toujours beaucoup d’humour apportés par de nombreux et complexes personnages secondaires, dont la vieille et hilarante Mrs. Henrot-Gutch, ainsi que la parodie de Wolwerine, toujours via le personnage de The Roach dont on découvre « Les origines » en tant que ‘Captain Coakroach’. A la fin du volume, Cerebus est aux prises avec un géant qui ressemble à La Chose des 4 fantastiques et se fait littéralement éjecter de son palais.



Phonebook 4 : Church and State 2 (624 pages)
Au cours des 155 premières pages, Cerebus prend sa revanche sur le Géant “La Chose”, avec au passage une apparition de Mick Jagger et une parodie à mourir de rire du Dark Knight de Frank Miller, le roach se transformant en « Secret Sacred Wars Roach » avec le costume noir de Spider-man. Le reste du volume est beaucoup plus sombre, avec l’ascension de la Tour Noire et la rencontre – sur la Lune – du Juge qui lui prédit qu’il mourra « alone, unloved and unmourned ». Ces deux volumes de « Church and State » représentent l’apogée du style « classique » de Cerebus, fait d’un mélange d’humour, de thèmes ‘heroic fantasy » très poussés (magie omniprésente, êtres maléfiques, voyages dans des « sphères » parallèles au monde normal etc) et d’histoires politiques complexes (voir par exemple le système de nomination des Papes…). A partir de ce volume, Dave Sim ne travaille plus seul, il est aidé par Gerhard pour les décors, ce qui donne à Cerebus une splendeur visuelle dans un style « gravure, rayures et clairs obscurs » qui fait penser à Bernie Wrightson.







Phonebook 5 : Jaka’s Story (484 pages)
Après son retour de la Lune, Cerebus n’est plus Pape. Le pouvoir en place est une dictature matriarcale autoritaire menée par Cirin. Cerebus trouve refuge chez Jaka et son mari Rick, Jaka étant le seul vrai amour de Cerebus, au sens romantique du terme. Jaka est apparue sporadiquement dans tous les volumes précédents, mais sans qu’elle tienne une place prépondérante. Jaka’s Story marque une rupture dans le style Cerebus. Dave Sim s’attache à décrire le quotidien presque tranquille d’un couple presque normal troublé par l’apparition de Cerebus. Plus de magie, plus de trucs « heroic fantasy », plus de parodie de superhéros, même si les irruptions de personnages réels continuent (ici Oscar Wilde et Margaret Thatcher).



Phonebook 6 : Melmoth (250 pages)
Cerebus est en état quasi-cataleptique après avoir découvert la disparition de Jaka à la fin de Jaka’s Story. Ce volume est un premier indice du trouble que peut apporter parfois une trop grande liberté accordée à un auteur. Dave Sim est en auto-édition et peut donc faire ce qu’il veut. Il en a à ce stade, clairement un peu marre de ne faire que du Cerebus et préfère raconter à sa façon les derniers jours de l’écrivain Oscar Wilde, tout en continuant à montrer en parallèle les changements de société introduits par le régime Ciriniste. La parenthèse est brève, mais désarçonnante, le lecteur n’est pas habitué à lire des biographies d’auteur littéraire en BD, fussent elles imbriquées au sein de leur BD favorite. Le dernier épisode, avec le réveil de Cerebus, est à la fois une libération violente pour Cerebus (initiation d’un bain de sang à venir) et une libération pour le lecteur. Que faut il penser de ce volume ? Quel éditeur accepterait ce type de parenthèse dans une série régulière ? C’est ce qui fait à la fois le charme et l’irritation propre à Cerebus, car l’auteur gardera par la suite l’habitude de désarçonner régulièrement ses fans.









Phonebook 7 : Flight (245 pages)
C’est le grand retour du Cerebus « classique » qui montre que Cerebus malgré sa petite taille est un guerrier hors pair. La première partie de cet album est en effet un immense carnage de Cerebus et son épée face aux soldates Cirinistes avec une appréciable aide du tordant ‘Punisherroach’ qui entame le combat avec ses arbalètes semi-automatique et ce cri du cœur : « All right you stinking lezbos, let’s boogie ! ». Outre ce retour à la parodie de superhéros, c’est également le retour des thèmes ‘héroic fantasy’ de sa magie et des voyages de sphères à sphères. Une pure jubilation, dans laquelle Dave Sim expérimente de plus en plus la dilatation du temps, l’étirement sur un grand nombre de page d’actions et d’évènements relativement courts, de façon semble t-il à se rapprocher du « temps réel » du lecteur.

Phonebook 8 : Women (245 pages)
Cirin, Astoria et Cerebus cherchent tous depuis le début à réussir l’Ascension, c'est-à-dire littéralement une ascension physique à travers les cieux pour rencontrer Tarim, le Créateur. Au cours des péripéties de ce volume, chacun des trois protagonistes, ainsi que le mythique Suenteus Po convergent vers le palais Papal où doit avoir lieu l’ascension. Un phonebook assez décousu et au final assez peu mémorable, à part la fameuse parodie du Sandman de Neil Gaiman.







Phonebook 9 : Reads (245 pages)
Un volume qui porte bien son nom de par la quantité de texte à lire. En parallèle, Cerebus et Cirin combattent à mort pour savoir qui aura le privilège de participer à l’Ascension. Le combat est dilaté à l’extrême, chaque mouvement, chaque geste, chaque regard est rendu par le nombre de cases nécessaires pour vivre l’action à 100%. Cerebus, couvert de sang et Cirin, mal en point également, finissent par se retrouver tous deux sur un trône qui décolle et file à vitesse grand V vers l’espace. Ce tome se conclut sur le fameux texte misogyne du numéro 186 marquant la rupture avec une grande partie de son lectorat. Indépendemment de son point de vue sujet à controverse, Reads est à nouveau un exemple de ce qui peut arriver quand un auteur est laissé en roue libre totale sans contrainte éditoriale : la plupart des textes de Reads n’ont qu’un rapport très lointain avec l’histoire même de Cerebus, ce qui est au mieux intriguant, au pire, le symptôme d’un auteur qui n’écrit plus que pour lui-même. Néanmoins, ce combat entre cerebus et Cirin, formidable et émouvant à la fois parce qu’il concerne des personnages mis en place depuis des centaines et des centaines de pages est l’un des temps fort de Cerebus.

Phonebook 10 : Minds (285 pages)
Le volume qui raconte cette fameuse ascension et la rencontre avec Tarim le créateur. Cette fameuse rencontre fut aussi l’objet d’une certaine déception parmi les fans que la mégalomanie de l’auteur commençait à exaspérer, car, sans vouloir faire spécifiquement de spoiler, il n’est guère difficile de deviner qui, un auteur de BD sans contrainte éditoriale sera tenté de personnifier en tant que Créateur de son personnage de papier. Ainsi l’irruption du monde réel, même de façon indirecte, dans ce monde de moins en moins ‘heroic fantasy’ est à nouveau de nature à désarçonner les moins ouverts d’esprit. Un épisode néanmoins mémorable et très éclairant du point de vue de l’auteur sur l’horreur du personnage de Cerebus.