Joheun nom, Nappeun nom, Isanghan nom
2008
Kim Jee-woon
Avec: Lee Byung-hun, Song Kang-ho, Jung Woo-sung
On trouve des références étonnantes dans Le Bon, la Brute et le Cinglé. Leone bien sûr, mais parfois d’autres, dont on ne sait guère si elles sont imaginaires où pas. Lorsque Chang-yi (joué par Lee Byung-hun) essaie de couper un doigt à Man-Gil (Ryu Seung-su), on est frappé par la ressemblance avec une scène analogue dans La Liste de Schindler. Le couteau utilisé par la Brute est mal aiguisé. Celui-ci s’applique malgré tout à sa tâche, inspectant son couteau défectueux, insensible au drame humain auquel il participe. Cela rappelle la terrible scène du film de Spielberg dans laquelle Ralph Fiennes tente de tuer un Juif trop lent à la tâche avec un pistolet enrayé. En plein cœur de cette comédie délirante, cette scène intrigue. Elle est d’ailleurs une pièce importante dans la construction du personnage de Chang-yi, tueur à gage cruel et sans état d’âme. Du meurtre agacé d’une femme qui crie trop lors de la magistrale attaque du train à l’assassinat de son commanditaire, Lee Byung-hun construit une figure du mal absolu qui semble avoir pour règle d’achever tous les mourants. Mais il n’est pas un diable désincarné comme Lee Van Cleef dans le film de Leone. Une sorte d’insolence, parfois un peu de plaisir, de temps en temps de la lassitude à être toujours le plus fort, Chang-yi a en outre la mèche rebelle et la décontraction de la jeunesse à la Dorian Gray. Et l’on découvre au final qu’il n’est pas si schématique qu’il en a l’air.

Toujours le plus fort, c’est aussi le cas des deux autres protagonistes. Le mythe du surhomme, des tireurs hors-pair qui s’en sortent toujours est ici pris comme une sorte d’axiome dont les protagonistes seraient conscients. Le Bon et la Brute en sont si conscients qu’ils semblent à chaque fois détachés pendant les fusillades. Do-won (le bon), joué par Jung Woo-sung fait de la voltige avec sa winchester, imperturbable, sans avoir l’air impliqué le moins du monde. Le Cinglé (Tae Goo, joué par Song Kang-ho ) gigote, fait le con en permanence mais s’en sort à tous les coups. Sa baraka devient un argument en faveur de sa légende, une sorte de François Pignon à l’envers, si chanceux que quoi qu’il se passe, il s’en sort. Pour justifier le déluge d’invraisemblances du métrage et aussi son propre comportement, Tae Goo se retrouve contraint de jouer son propre rôle. Il ne fait pas le pitre dans une fusillade avec un casque de scaphandre parce qu’il est un crétin, mais parce que c’est sa méthode de survie. Une méthode un rien surnaturelle, au point d’inspirer un début de crainte chez Chang-yi.
Ces trois là sont donc assurés de se retrouver à la fin. Ils traversent donc toutes les embuches intermédiaires avec une patience polie, jusqu’à cette incroyable poursuite dans le désert, mélange de course à la Mad Max, de destruction de horde sauvage et d’hommage à Indiana Jones (le passage d’un véhicule à l’autre, la mitrailleuse qui décime le mauvais camp…).

Il faut quand même bien le dire à un moment, ce film est un plaisir constant, un large sourire de tous les instants, un spectacle jubilatoire maîtrisé de bout en bout, émaillé de grandes scènes d’action parfaitement réalisées. Kim Jee-woon a su recréer cette impression de liberté propre au film de Leone, ce monde violent, immense et quasi sans loi, avec en toile de fond la Grande Histoire qui apporte une touche de vérisme (la présence japonaise, le racisme anti-coréen). Les spécialistes du cinéma asiatique retrouveront sans doute également une multitude de références que je n’ai pas vues. Le film semble néanmoins avoir été totalement pensé pour une audience internationale, et il s’en trouve étonnamment accessible. Beaucoup plus en tout cas que le trop conceptuel Sukiyaki Western Django, mais également bien plus compréhensible au premier abord que certains films populaires que j’ai pu voir (Time and Tide, The host, The Blade, Old Boy) où la frénésie d’information demande souvent une attention de tous les instants à nos pauvres cerveaux rabougris d’occidentaux déclinants. Un très grand oui en tous cas de ma part, pour ce film, mis à part pour le renversement de situation final (sur l’identité du coupeur de doigts) qui gâche tout, car incohérent avec tout ce qu’on a vu pendant ces deux heures d’action débridée (sans jeu de mot ras du front) que Kim Jee-woon a su nous offrir. A ce détail près, vous pouvez foncer le sourire aux lèvres.
800 balas
2002
Alex de la Iglesia
Avec : Sancho Gracia, Angel de Andres, Carmen Maura, Eusebio Poncella
Alex de la Iglesia échoue dans son hommage au western spaghetti, en tout cas, vis-à-vis des aficionados. Il ne va pas assez loin dans la référence, ne dépassant pas les sempiternels hommages aux films de Leone. A part Sancho Gracia, les acteurs ne sont pas des anciens du petit monde d’Almeria. A part quelques anecdotes qui sont raccord avec des films qui existent pour de vrai (Patton, Le Cid, Docteur Jivago, 100 fusils), le cinéma de ces années là est peu cité. Pire, les coups de feu ne font pas le même bruit que dans les westerns spaghetti. Rien que ce détail laisse à penser que Alex De la Iglesia n’est pas un véritable fan du genre comme pourrait l’être Quentin Tarantino, mais un auteur cinéphile qui a flairé un bon sujet original. La réalisation lorgne beaucoup plus sur le pop corn movie (en tout cas dans sa partie finale) que sur le cinéma populaire des années 60, et les scènes western "jouées" par les figurants s'apparentent plus à l'imagerie traditionnelle du western (les indiens) qu'au western spaghetti. Mais la supercherie se situe peut-être ici plus du côté de Texas Hollywood, je n'ai pas vu le show présenté là-bas, mais d'après le commentaire audio, le film de La Iglesia semble tout simplement fidèle à cette réalité là.

800 balles est un film très divertissant, calibré pour plaire au plus grand nombre. C’est une comédie moderne, déjantée dans sa furie finale, mais assez consensuelle pour le reste. Des dialogues très travaillés et quelques scènes de débauches au milieu desquelles se meut un enfant sans complexes viennent rappeler que le film est réalisé par l’auteur du Crime Farpait. Le reste suit les règles de la comédie classique, avec révélations attendues, familles qui se rabibochent, petites larmes de ci de là et grosses ficelles partout ailleurs (et bien sûr, Carmen Maura qui ne reste pas méchante jusqu’au bout). A la fin, un téléphone sonne et installe un doute magnifique – est-ce lui qui rappelle ? – un doute qui aurait dû en rester là, pour que chacun se fasse son opinion. Mais ce doute est balayé par la scène suivante, avec apparition de Clint Eastwood – malheureusement pas en personne – du cinéma un poil trop commercial donc, avec des effets un poil trop appuyés. Dommage.

Sancho Gracia est la locomotive du film. Il a joué dans Un mercenaire reste à tuer, la Pampa sauvage, Lanky l’homme à la carabine, Tire encore si tu peux et les cent fusils. Il est surtout populaire en Espagne pour trois séries télé : Los tres mosqueteros, Los Camioneros et surtout Curro Jiménez, l’hisoire d’un bandit des grands chemins dans l’Espagne du XIXe siècle, dont certains épisodes et un film furent réalisés par Rafael Romero Marchent. Il joue juste, parfaitement dans le ton, touchant malgré les grosses ficelles. Heureusement qu’il est là sinon le film serait malheureusement vite oublié.
The Great Northfield Minnesota Raid
1972
Philip Kaufman
Avec: Cliff Robertson, Robert Duvall
Devisant aux chiottes avec un accent de péquenot, les cheveux rares ramenés sur le devant du front, le Jesse James de Philip Kaufman, joué par Robert Duvall est un semi cinglé bègue qui ahane des visions piquées à son complice Cole Younger. Frank James est de la même étoffe (des zéros) et Cole Younger (Cliff Robertson), le seul à être un peu au dessus du lot, en a marre de passer à côté de la gloire.
Voilà le portrait qui se veut totalement irrespectueux et sans doute aussi plus réaliste de cette fameuse légende de l'ouest. Exit le romantisme, exit la grandeur d'âme, James s'apparente plus à un terroriste guérillero qui vient foutre le bordel en territoire ennemi dix ans après la fin de la guerre. La démarche peut énerver, mais au moins, c'est marrant, et puis quand les armes parlent, Kaufman n'hésite pas à faire ressortir le caractère légendaire de ces gars là, en en rajoutant de belles et bonnes couches dans l'exagération de leur habileté aux armes et de leur résistance aux balles (Cole, criblé de balles, qui se maintient néanmoins debout devant la foule extatique).
Comme tous les westerns de cette époque, l'on cherche également à se distinguer avec une imagerie qui tranche avec les us et coutumes du genre, par exemple ce tracteur à vapeur que l'on retrouve également dans un film de la même année (John McCabe) ou cette partie de baseball qui se termine par un coup de carabine en plein vol. Bref, on veut à tout prix se détacher des glorieux aînés des années cinquante. Brion n'aime pas, et une fois de plus il se trouve à sec pour présenter le film (j'espère qu'il n'est pas payé pour ça). Pourtant, le tout reste maîtrisé, iconoclaste et divertissant, et cela fait plaisir de voir les américains capables de traiter leurs légendes sous tous les angles.

Cependant, vu juste après le très bon Les Charognards et le plus ambitieux Soldat Bleu de la même époque, The Great Northfield Minnesota Raid déçoit, laisse comme un goût d'inachevé, échoue à dépasser la simple mise en image politiquement incorrecte du mythe. OK c'est différent, OK c'est maîtrisé, mais il manque le petit supplément d'âme pour que l'on s'attache malgré tout aux personnages. Le plus touchant étant finalement Luke Askew, avec sa lèvre explosée, qui passe sont temps à la cacher au monde sous un foulard ou une fausse moustache, même devant ses copains, même pour manger.
1971
The Hunting party
Don Medford
Avec: Oliver Reed, Candice Bergen, Gene Hackman
Le viol dans le western est toujours un moment pénible. Parfois parce que le metteur en scène réussit à faire vaguement passer la vraie pénibilité de l’épreuve (par exemple Clint Eastwood dans Pale Rider ou Josey Wales, encore qu’ici le viol soit aussi une manière de soigner l’entrée du héros). Parfois aussi parce que le réalisateur réussit une scène bien sordide, installant un malaise indéfinissable chez le spectateur (par exemple Clint Eastwood encore dans L’homme de hautes plaines, ou Lucio Fulci dans 4 de l’apocalypse). Mais la plupart du temps, le viol dans le western est une affaire pénible parce qu’il n’est qu’un gimmick, une scène obligée censée titiller nos bas instincts. C’est déjà pénible en soi, mais en plus, les scènes ont bien souvent vieilli, les cris paraissent surjoués et peu réalistes. En gros, cela n’atteint même plus son but initial, même les plus pervers d’entre nous mâles baillent en attendant que le héros vienne faire cesser les brassages de jupons. C’est comme ça dans la plupart des westerns spaghetti, c’était déjà comme ça au temps du muet (en plus suggéré).

Les charognards de Don Medford, réussit à être particulièrement pénible dans tous ces domaines. L.Q. Jones tente par deux fois de violer Candice Bergen de façon classique, c'est-à-dire la façon où on s’emmerde à attendre que quelqu’un vienne la sortir de là pendant qu’il s’échine à éplucher toutes les couches de jupons qui font obstacle. Clairement, c’est du typique, on attend que ça passe. Mais il y a aussi deux autres viols, pénibles pour les autres raisons. Le premier est un viol conjugal de Candice Bergen (encore) par Gene Hackman, scène quasi muette, qui ne paraît pas être un viol à première vue, mais dont le montage en parallèle avec une scène montrant des bandits en train de découper une peau de bête fraichement tuée permet d’en faire ressentir de façon assez saisissante la violence sourde et la douleur.

Le deuxième est le viol de Candice Bergen (avait-elle lu le scénario ?) par Oliver Reed, qui a le mérite d’être moins bruyant, plus en retenue, plus en douceur, et donc plus crédible, tout en installant un malaise du fait qu’il est inattendu. En outre, le personnage de Candice Bergen semble s’en accommoder, et finit par tomber amoureuse du gars. On a donc là une morale vachement féministe : si vous devez absolument violer une femme, faites le avec douceur, peut-être qu’elle tombera amoureuse de vous. Histoire de dédouaner le pauvre Oliver Reed qui n’est qu’un bandit qui a ses besoins, Gene Hackman viole de façon particulièrement sadique une pute chinoise, pour bien montrer que le vrai méchant c’est lui.

Comme vous avez pu le remarquer, Les charognards est déjà vachement malsain sur le plan du viol. Mais il faut ajouter qu’il n’est pas avare en hémoglobine non plus. Le pitch est tout bonnement formidable. Les bandits qui avaient enlevé l’institutrice Candice Bergen pour qu’elle apprenne à lire a leur chef (Oliver Reed) se font décaniller les uns après les autres par Gene Hackman et ses hommes, armés de carabines très longue portée. Les bandits ne peuvent rien faire d’autre que fuir, car leurs poursuivants prennent soin de se tenir toujours hors de leur portée. C’est une très belle idée de scénario, que le peu connu Don Medford pousse jusqu’au bout, le film prenant sur la fin des airs de fable. Candice Bergen et Oliver Reed redeviennent des hommes primitifs (Oliver Reed s’étant débarrassé de ses armes devenues inutiles), des sortes d’Adam et Eve poursuivis par un Dieu colérique. Et la fin est bien dans le genre du film, c'est-à-dire sordide.
Riz Ortolani signe une superbe musique dramatique, et le film étant tourné en Espagne, c’est l’occasion de revisiter la plupart des lieux de tournage des westerns de Sergio Leone, dont cette immense dune qui fait office de désert. Le DVD de Seven 7 est OK, avec une présentation totalement inutile de Patrick Brion qui n’aime pas le film et qui ne s’en cache pas. Jean-François Giré aurait peut-être lui, eu des choses plus intéressantes à dire. En tout cas, un western des années 70 assez peu connu, et pourtant particulièrement soigné, original, bien qu’assez dur et morbide dans l’ensemble. A voir.
Soldier Blue
1970
Ralph Nelson
Avec : Candice Bergen, Peter Strauss, Donald Pleasence
Surtout connu pour son massacre final, qui fait de Soldier Blue l’un des westerns les plus radicalement pro-indiens, voire anti-américain de l’histoire, c’est finalement plus l’espèce de tragi-comédie précédant le massacre – et constituant la matière principale du film – qui nous surprend aujourd’hui. Candice Bergen, plutôt fade et anachronique dans La chevauchée sauvage, est tout aussi anachronique ici, mais loin d’être fade. C’est elle qui est chargée de réveiller la conscience du pâlot Peter Strauss, déclamant des facts and figures documentés qui pourront vous resservir pendant vos discussions de café du commerce. Démonstratif dans sa violence finale, le film l’est aussi dans son propos. Enfonçant des portes désormais grandes ouvertes depuis longtemps, Soldier Blue reste au ras des pâquerettes sans vraiment convaincre. Pire, la violence finale des Tuniques Bleues est tellement outrée, leurs rires vicieux sont tellement surjoués, que cette violence à l’encontre des indiens se révèle in fine moins percutante que celle mieux maîtrisée, plus courte, émotionnellement mieux amenée de films, comme Little Big Man ou Danse avec les loups. Le malheur dans tout cela étant que ce massacre évoque des massacres bien réels, celui de Sand Creek en 1864 et celui de Mŷ Lai au Vietnam en 1968.
Et donc, déçus de cette radicalité annoncée qui tombe plutôt à plat, on est par contre charmés par le reste, le road movie qui précède. Candice Bergen, loin d’être fade donc, possède en plus de son extra-lucidité sur le problème indien, un franc parler appréciable, une débrouillardise de tous les instants, des rôts bien modulés, des injures de charretier, et des vêtements qui s’amenuisent sans cesse. Peter Strauss s’applique à être benêt, et fait tout pour que l’inversion des rôles soit la plus caricaturale possible. La scène dans le chariot où il ne peut se résoudre à détacher avec les dents les liens de Candice Bergen sans préalablement lui couvrir pudiquement les fesses ballotantes, en est la plus marrante illustration. Donald Pleasence, de son côté porte le patronyme de Isaac Q. Cumber, ce qui ne jurerait pas dans un western parodique. De ce coté là, Soldat Bleu est vraiment bien inscrit dans la lignée des années 70, où le western se retrouve réduit à un simple décor convenu, dans lequel on fait son intéressant en détournant malicieusement les codes du genre un par un. Rencontres pittoresques, aventures iconoclastes, ton décalé, musique seventies de type Jon Baez, on apprécie la liberté de cette époque, la volonté de faire des films différents, d’inventer quelque chose de neuf, tout en restant formellement accessible et divertissant. Le contraste avec le massacre final aurait dû en être d’autant plus violent, mais comme on est au courant à l’avance de ce qui va se passer, tout est largement désamorcé, surtout qu’en terme de boucherie, Il faut sauver le soldat Ryan et John Rambo ont largement fait sauter le verrou supérieur depuis. Restent donc quelques images symboliques fortes, comme cette armée américaine qui piétine le drapeau américain et le drapeau blanc. Ce qui est quand même couillu, même dans les années 70.
Le dividi Studio Canal : ne vous fiez pas à la jaquette, il y a bien la VOST, et heureusement car la VF a certaines intonations grotesques à fuir.
1947
Angel and the badman
James Edward Grant
Avec: John Wayne, Gail Russell, Harry Carey, Bruce Cabot
Curieux western qui paraît atypique dans la carrière de John Wayne, et qui l’est d’autant plus qu’il en est le producteur. C’est l’histoire de Quirt Evans (John Wayne), un homme violent, mais pas foncièrement mauvais – comme pourrait le faire penser le titre – qui est recueilli par une famille de quakers, non-violents. Le film est en noir et blanc, le générique possède une touche de série B des années 30, et on y trouve d’ailleurs les noms de Harry Carey et de Yakima Canutt (comme assistant réalisateur). Le contraste entre cette mise en matière tonitruante (la musique de serial) et le calme nonchalant de l’ensemble du film est saisissant. La caméra s’attarde sur les réactions charmantes de Penny (Gail Russell) , tombée instantanément amoureuse de Quirt, qui écoute les propos délirants du blessé révélant un passé empli de femmes et de fureur. On observe aussi tranquillement la vie de la ferme, le biberon d’une jeune chèvre, la messe des quakers, et Quirt qui évolue peu à peu, sans appui grossier de la caméra. John Wayne adoucit un peu son personnage habituel, Quirt est moins brute et plus attentionné : la femme n’est pas ici un être que l’on se contente de respecter pour s’en éloigner dès que possible, c’est bel et bien une femme que l’on tente de comprendre. Ajoutons en outre que le comédien de doublage de la VF n’est pas l’habituel Raymond Loyer, mais –si j’en crois wikipedia – Claude Bertrand, qui lui donne ici une voix très tendre. Le DVD en ma possession n’ayant pas la version originale, je n’ai pas pu juger si John Wayne lui-même a adouci son timbre de voix pour ce film (On trouve le film en VO en streaming facilement, mais la qualité est épouvantable.)
Si on est mal disposé, l’ennui finit pourtant rapidement par s’installer, le film étant bien bavard, l’action rare et la conclusion évidente. La rechute, suivie de l’électrochoc salutaire qui orientera définitivement Quirt dans la voie de la non-violence se suivent sans réelle émotion. L'ensemble manque finalement de densité. Quelques scènes réussies nous réveillent, dont toutes celles faisant apparaître Harry Carey, l’immense star du western muet, qui tourne ici son dernier western. C’est lui qui sauve Quirt au final, et qui lui permet de s’en sortir en renonçant à la violence tout en se débarrassant de ses ennemis, ce qui est un beau tour de force. Le film sera un échec cuisant au box-office, ce qui ne doit pas vous empêcher de le savourer comme une curiosité.
Et voici la dernière fournée de « John Wayne vieux », ces films mi-réussis mi-ratés de sa fin de carrière, qui manquent d’ampleur par absence de grands réalisateurs aux commandes, mais qui sont en général sauvés par la prestance du Duke, ou par notre bienveillance à son encontre. A noter que John Wayne est imprimé à jamais dans l’inconscient américain puisque pas plus tard que dans la saison 7 de Desperate Housewives, Felicity Huffman doit sa démarche « à la John Wayne » à un abus de galipettes avec son amant.

L’on commence donc avec Les Géants de l’Ouest (The Undefeated, 1969) de Andrew V. McLaglen. On a du mal à le croire comme ça, mais c’est sorti la même année que La Horde Sauvage, pourtant c’est d’un classicisme à toute épreuve. McLaglen nous montre un monde où les rancœurs de la guerre de Sécession se règlent à coup de Bourbon, un monde dans lequel un jeune indien peut courtiser sans problème une femme de race blanche. Trop gros, ça passe pas, tout comme cet espèce d’enthousiasme collectif Fordien des hommes en groupe, que l’on nous ressert depuis Le cheval de fer. La communauté soudée, qui fait passer l’honneur avant tout, les décisions prises ensembles, avec concours de belles phrases et envolées lyriques : on va les aider ces maudits sudistes, de toute manière, les seuls vrais salauds ce sont ces cons de français avec leurs sabres, yihaaa ! C’est plaisant, ça vous arrache un sourire complaisant envers la race humaine, mais ça ne fait pas un grand film. Heureusement il y a Rock Hudson, et il y a John Wayne, qui font un beau numéro d’acteurs, ainsi que toute la clique habituelle (Ben Johnson, Harry Carey Jr, Bruce Cabot). Malgré son âge, Wayne papote avec une dame et lui parle de fonder une famille. On lui pardonne, c’est la magie du cinéma.

On passe rapidement à une production du même type, The Big Jake (1971, George Sherman), une œuvrette plutôt sympa et décontractée, bien ficelée, bien menée, bien troussée, bien balancée mais sans l’ampleur qu’un grand réalisateur n’aurait manqué de tricoter au sein du canevas de départ. Pour autant, on est en droit de ne pas bouder son plaisir : une intro magnifique avec même des extraits du tout premier western tourné (Le vol du rapide) ancre l’œuvre dans la veine crépusculaire mais sans le coté désenchanté. Ce qui justifie illico la présence d’automobiles et de motocyclettes dans l’histoire. Et les cascades réalisées à moto ont un effet immédiat : non seulement elles renouent avec les facéties virevoltantes de Tom Mix, mais elles rejoignent également toutes ces séries B des années 30 avec John Wayne, ces « John Wayne maigres », qui mélangeaient allègrement les automobiles les chevaux et les trains dans des poursuites toujours plus folles. Certes ce constat ne fait pas naître une émotion à la hauteur d’une Prisonnière du désert ou d’un Fils du désert, mais au moins ça rend le film un peu moins creux qu’un simple Voleurs de trains. Pour le reste, les interprétations sont très bonnes (dont Richard Boone), les interactions entre personnages fonctionnent, les caricatures aussi, et les multiples types d’armes (derringer, pistolet, fusil à lunette, machette…) aussi. Hop comme dirait Achille.

Les cordes de la potence ensuite (1973, U.S. Marshall Cahill), réalisé à nouveau par Andrew V. McLaglen, fonctionne bien, malgré l’âge avancé de son interprète principal. Wayne laisse un peu la place aux deux jeunes gamins (Gary Grimes, un de ceux du Sang dans la poussière, et Clay O’Brien, présent déjà dans Les Cowboys) qui tiennent le principal de l’intrigue sur leurs frêles épaules. Les méchants, George Kennedy en tête, ont une bien belle présence, et Andrew V. McLaglen leur concocte des plans classieux sous la pluie digne des meilleurs spagh. On note la présence de Jackie Coogan, le Kid de Chaplin, en poivrot qui manque de se faire assassiner dans son sommeil, et puis Harry Carey Jr. dans un petit rôle. Le Duke s’endort avec le double chien de son shotgun armé, ceci face à ses prisonniers. Tant pis pour eux s’il a la bougeotte pendant son sommeil ! Neville Brand nous fait un numéro savoureux de demi Comanche, amateur de cigares, le scénario est plutôt intéressant, bref, une fois de plus, si ce Duke n’est pas un chef d’œuvre, il y a tout ce qu’il faut pour passer un bon moment, sans ode inutile à la gloire du Duke. Plutôt pas mal, donc, même si on ne peut pas s’empêcher de sourire devant l’aisance des personnages à se mouvoir avec épaule trouée ou jambe cassée.

On termine avec Le dernier des géants (The Shootist, Don Siegel, 1976) qui émeut tout le monde à cause de la résonance entre le destin de l’acteur et celui du personnage (en allant jusqu’à présenter une intro faite de stock shots des films du Duke), mais qui ne fonctionne que par ce biais là. En effet, pour le reste, il faut bien dire que les derniers instants d’un vieux pistolero atteint d’un cancer ne sont guère passionnants. C’est Wayne que l’on regarde mourir, et non pas John Bernard Books. Le film en devient sordide et voyeuriste, même si en réalité, Wayne n’avait pas encore fait sa rechute quand il a tourné ce film. La patte de Siegel ne se reconnaît qu’à la toute fin, sinon c’est filmé de façon plate et conventionnelle. Tué dans le dos de deux coups de shotgun, notre héros a le temps d’acquiescer lorsqu’il voit Ron Howard (que l’on a vu aussi dans Du sang dans la poussière, qu’est ce qu’ils avaient ces jeunots à faire du western avant d’être des hommes !) jeter au loin son arme avec dégout, faisant suite à une thématique à peine esquissée du gamin qui veut se mesurer à la légende. Si j’en crois imdb, cela aurait dû être le personnage de Ron Howard lui-même qui tuait J.B. Books, dégoûté ensuite par son acte. Wayne a demandé à rajouter le barman en intermédiaire, allez savoir pourquoi. Du coup, plus rien ne fait sens, on ne comprend pas pourquoi le barman tue Books, on ne comprends pas trop non plus pourquoi le personnage de Ron Howard est si dégoûté de son acte qui est pourtant plus un réflexe qu’un assassinat délibéré. En bref, Wayne a perverti le film. Admiratif de Don Siegel et de son Dirty Harry, il rend le travail de celui-ci impersonnel à force d’exigences ajoutées les unes après les autres (il a aussi fait supprimer une scène où il abat un homme dans le dos). Sans doute l’une des raisons pour lesquelles tous ces « John Wayne vieux » sont relativement fades et sans saveur, la star imposant une routine standardisée et une norme aseptisée à ses réalisateurs.
