dimanche 8 janvier 2017

L'art de Morris



2016
Stéphane Beaujean, Jean-Pierre Mercier, Gaëtan Akyüz, Vladimir Lecointre

Très bel ouvrage paru l'an dernier, L'art de Morris s'est rappelé à mon souvenir après la diffusion récente sur Arte d'un documentaire sur le même sujet et qui fait intervenir entre autres la même équipe de passionnés. Ce livre, très richement documenté, avec moultes crayonnés, explore toutes les facettes du dessin de Morris, ainsi que les liens entre Lucky Luke et le Western, les rapports entre Morris et Goscinny, les influences américaines de Morris, le tout écrit de façon limpide et plus que correcte. Par contre, il s'agit véritablement d'un catalogue de l'exposition Lucky Luke de début 2016, il a donc cette saveur particulière des ouvrages collectifs, collage parfois plus ou moins heureux de contributions diverses.

Plusieurs aspects m'ont frappé à la lecture du livre, des points que je n'avais jamais remarqué avant, en tant que lecteur depuis ma plus verte jeunesse (à l'époque où on trouvait encore des Lucky Luke "mous", c'est à dire à couverture souple). Le principal est le désintérêt qui semble profond de Morris pour le dessin lui-même. Pour Morris, le dessin paraît purement fonctionnel, au service de l'action. Il doit être avant tout lisible, compréhensible et correctement mis en scène. Morris y parvient si bien que je n'avais jamais remarqué que de nombreuses vignettes dans Lucky Luke sont parfois simplement esquissées, en particulier dans les plans larges, où en quelques traits simplistes, un décor est mis en place. Ayant délégué le scénario à Goscinny qui fera véritablement s'envoler la série, ayant trouvé un style de dessin rapide et fonctionnel, Morris est alors sur des rails pour continuer sa série pendant des années et des années. Stéphane Beaujean se demande dans le documentaire quel pouvait bien être alors le moteur de Morris pour continuer à faire Lucky Luke pendant aussi longtemps. "La mise en scène" finit-il par conclure. "A posteriori, je crois que ce qui l'intéressait c'était la mise en scène". Pourtant, dans le livre, une comparaison cruelle entre une planche de Franquin et une planche similaire de Morris montre également à quel point Franquin avait le souci de la composition et de la vitesse quand Morris se contente de montrer une action lisible sans varier les points de vue. 
Alors, Morris, simple exécutant talentueux ? Sans doute pas, comme le démontre le livre, Morris était bien le maître à bord, essayait tout de même de placer des plans audacieux, plongées, contre-jours, jeux de symétrie, décomposition du mouvement et expérimentations sur les couleurs (que là aussi, je n'avais jamais vraiment remarquées). 
Une chose est sûre, il était temps, alors que Lucky Luke, comme Astérix, vit désormais sa vie en l'absence de ses créateurs d'origine, qu'un ouvrage se penche sérieusement sur cet aspect de l'oeuvre. Et ce avant que le nombre de Lucky Luke 'post-Morris' dépasse le nombre de Lucky Luke 'par Morris' (On y est déjà pour Les Schtroumphs, bientôt sans doûte pour Blake et Mortimer), ou avant qu'un scénariste fasse intervenir un voyage dans le temps ou des extra-terrestres, ce qui signerait, comme l'indique malicieusement Hugues Dayez dans le documentaire, la fin effective de la série.

samedi 5 mars 2016

Cowboys & Envahisseurs



2011
John Favreau
Avec Harrison Ford, Daniel Craig, Olivia Wilde

Il est réjouissant de voir qu'à Hollywood, des films avec un titre pareil et un casting de stars puissent encore sortir, même si le contenu dudit film est loin de remplir le contrat de délire foutraque qu'on pourrait attendre dudit titre. Bref, passé la surprise du mélange des genres, je n'ai trouvé que deux trucs à sauver dans ce navet consensuel et sans imagination:
- Olivia Wilde meurt dans les bras de Daniel Craig. Il me semble que l'on assiste à l'instant précis où ses yeux deviennent vitreux. C'est plutôt réussi, et en plus elle meurt au milieu de film, c'est plutôt inattendu (ah merde, spoiler alert au fait). Alors, l'effet est immédiatement annihilé par sa résurrection dans un brasier, GoT style (ah putain, re-spoiler, pardon), mais c'est déjà ça de pris! (je dis GoT style, mais qui a copié qui, je veux dire une nana à poil dans un brasier, vu que la saison 1 de GoT date de 2011, et que le film aussi ? (hein?)).
- Daniel Craig a un visage émacié, et dans ce film il a un chapeau trop grand pour lui. L'effet m'a plu. J'ai mis quelque temps à comprendre pourquoi. En fait c'est parce qu'il m'a rappelé Angel Face et son visage brûlé dans Blueberry. C'est pas grand chose, mais j'ai eu envie de relire Le Bout de la Piste.  


samedi 30 janvier 2016

La Piste des Géants



Quatre-vingt cinq ans séparent ce western des Huit salopards de TarantinoQuatre-vingt cinq ans, et si peu en commun à part un grand nombre de chapeaux et une certaine propension à vouloir trucider son prochain. Premier grand western parlant à se vouloir épique et grandiose sur un passage héroïque de l'histoire américaine, The Big Trail suit les traces de monuments du cinéma muet que sont The Covered Wagon (James Cruz), Pony Express (James Cruz) et Le Cheval de Fer (John Ford), mais il n'aura pas, semble-t-il, le succès de ces derniers. Racontant, comme The Covered Wagon, le long voyage des colons dans leurs chariots bâchés, The Big Trail ne lésine absolument pas sur les moyens mis en oeuvre, que ce soit la figuration, les grands espaces, le matériel ou les péripéties. En plus des méchants et des indiens, les gentils colons doivent lutter contre les éléments, neige, boue, rivières à traverser. Il semblerait que les équipes de tournage aient cherché à réellement tourner sur les lieux mêmes empruntés par les migrants de l'époque. Un réel tour de force pour ce film grandiose à la hauteur de sa réputation. Certaines scènes forcent l'admiration aujourd'hui, telle cette descente de chariots le long d'une falaise avec palans et grosses cordes. On voit les chariots descendre, petit à petit, et ce plan large est déjà incroyable en soi. Même pendant les dialogues entre les protagonistes qui ont fini de descendre, le reste des chariots continue de descendre doucement dans le fond. Et ce n'est pas une toile peinte, ça bouge vraiment. Là où de nos jours, le réalisateur confierait son film à deux ou trois graphistes pour torcher un arrière plan potable, Raoul Walsh était obligé de planifier en grand, de prévoir plusieurs équipes sans doute pour filmer tous les plans en même temps, pendant la descente réelle des chariots. Sans doute très rare, voire impensable de nos jours. De même, l'incroyable richesse de la ville de départ, avec son bateau à roue, son improbable bric à brac sur les quais et dans les rues, sa vie grouillante dans chaque recoin de l'image: tout cela est vrai, Raoul Walsh n'avait pas le loisir de retravailler tout ça en post-prod, de supprimer tel figurant mal placé, de changer la balance des blancs du ciel non raccord avec celle du plan d'avant. Comme le travail des ingénieurs d'antan qui construisaient ponts et fusées sans ordinateur impressionne les ingénieurs d'aujourd'hui, assistés par des simulateurs de tout poil, il en sera bientôt de même pour le travail des cinéastes d'autrefois, qui impressionnera les cinéastes du futur, quand ils auront tout oublié des techniques de l'époque. Ce film, qui raconte l'histoire des pionniers des Etats-Unis, deviendra bientôt également un témoignage des pionniers du cinéma, quand on aura totalement oublié comment se faisait un film sans l'aide du numérique. 
Pour un film de 1930, le son est également très bien exploité, tel ce bébé qu'on entend pleurer hors-champ, au début du film. La technique balbutiait à peine, mais Walsh et son équipe avaient déjà intégré le fait que le spectateur serait capable de discriminer les bruits, de faire la part des choses entre le son ambiant, les dialogues et la musique. Souvent on a accusé le cinéma parlant de s'être imposé au détriment d'une certaine qualité générale de mise en scène et de photographie, mais ce film n'en est pas un bon exemple. L'action et le mouvement restent au cœur du film, les dialogues ne font qu'accompagner l'ensemble.
The Big Trail est bien sûr aussi le premier film de John Wayne, tout jeunot, en éclaireur ami des indiens. Même si ces indiens constituent effectivement une menace dans le film (avec chariots mis en cercle défensif comme dans Lucky Luke), le personnage joué par le futur Duke défend leur mode de vie, allant jusqu'à déclarer qu'ils lui ont tout appris. Encore une fois, la légende d'un western pré "Flèche brisée" qui serait farouchement anti-indien en prend un coup. John Wayne n'a pas encore cette aura, ce regard à la fois mélancolique, ni sa démarche si particulière qui feront sa renommée. Il a par contre déjà cette fâcheuse tendance à déclamer des tirades interminables devant les dames, et de fait, il n'irradie pas encore l'écran. J'ai beaucoup plus remarqué le jeu des méchants, Tyrone Power Sr. en tête, avec sa stature énorme et sa dentition effroyable qui fera douter n'importe qui qu'il ait pu être le père de l'élégant Tyrone Power. A la fin, la petite histoire classique de la vengeance westernienne rejoint la Grande, comme dans les meilleurs films du genre, comme dans La Chevauchée Fantastique, qui, neuf ans plus tard assoira définitivement la réputation du Duke. Un classique à voir absolument!  

dimanche 17 janvier 2016

Les huit salopards



Ce film m'a saoulé avant même d'être sorti. Parce que son scénario avait "fuité" malencontreusement et que sa majesté Tarantino s'en était offusquée! Parce que le film lui-même avait fuité malencontreusement avant sa sortie et que les auteurs de la fuite se sont platement excusé, comme si pirater Death Cop 9 n'était pas grave, mais que pirater Tarantino était une faute morale impardonnable. Parce qu'il y a le mot huit dedans et que c'est le huitième film de Tarantino, et qu'il y aura des gens pour trouver ça intelligent. Parce que dans Première, Tarantino, dit que oui, il considère bien les deux Kill Bill comme un seul film mais qu'il s'est débrouillé pour nous faire payer deux fois niark niark. Parce que dans Première encore, il concède qu'il passe beaucoup de temps à revoir sa propre filmographie. 
Les 8 salopards commence très bien avec ce christ en bois sous la neige. Tarantino a beau être imbu de sa propre personne, on ne peut pas lui dénier une certaine efficacité dans le pastiche. Manque de bol, il nous étale à nouveau son egomania en nous rappelant dans le générique qu'il s'agit là de son huitième film. Comme si notre vie cinéphilique devait être suspendue à son décompte filmique, comme si on devait se résigner à être bientôt orphelins, le gars étant supposé s'arrêter à dix films (mais on sait tous qu'il n'en fera rien). Un réalisateur qui gâche un générique de Morricone en nous jetant son CV à la face n'a rien compris aux films de Sergio Leone.
Et pourtant putain il a toutes les compétences, toute la maestria, toute la technicité pour faire au moins aussi bien. Tout est là: des trognes impayables, des décors bien choisis, des détails bien sentis, des manteaux de fourrure énormes, de l'action à la pelle, une musique de Morricone plutôt efficace et qui a le bon goût de ne pas se pasticher elle-même. Tous les détails sont soignés. Peut-être même un peu trop. Il filme son truc en PanaVision Super 70, ou un truc du genre, pour rendre hommage. Il écrit le titre en grosses lettres rouges pour faire comme si. Il étire l'action au point que le temps du film est plus court que le film lui même, comme dans un manga. Ses personnages parlent, et quand ils parlent, ils parlent beaucoup. Pourtant Clint Eastwood avait sabré les dialogues de l'homme sans nom, et quand on tire on raconte pas sa vie, tout le monde le sait. Ce n'est pas grave. C'est son style à lui. C'était super efficace comme élément distanciateur dans Pulp Fiction et Jackie Brown. C'était super efficace comme élément de pure terreur croissante dans les Basterds. C'est juste un gimmick qui sent le réchauffé dans ses deux westerns. On n'en peut plus des discussions sur le ragoût qui démarrent comme une discussion anodine mais qui se révèlent cruciale au niveau de l'intrigue. On n'en peut plus des digressions à rallonge et des questions/exclamations reformulées quatre fois de suite pour produire un effet comique. Yo Bro, faudrait changer de disque! 
Faudrait aussi pondre un vrai scénario avec de vrais morceaux d'humanité dedans et pas juste des morceaux d'humains qui éclaboussent cette pauvre Jennifer Jason Leigh! Quand on voit le film, plus qu'au Grand Silence, on pense tout de suite à Priez les morts, tuez les vivants, et Condenados a vivir: même atmosphère oppressante, mêmes éléments déchaînés, même personnages inquiétants. Sauf qu'on le sait depuis le début que ce sont tous des salopards qui ont tous des trucs à cacher et que ça va mal tourner! Alors le problème c'est que du coup on s'en fout! Sachant qu'on sait que personne n'est celui qu'il prétend être et que tout ça va se retourner à grands renforts de coups de théâtre d'ici la fin, on n'essaye plus trop de suivre. On écoute vaguement les dialogues, on attend l'hémoglobine, on écoute les dialogues, on attend l'hémoglobine etc. Rien d'humain ne ressort, à part peut-être le personnage de Samuel L. Jackson et sa lettre de Lincoln, le seul qui acquiert peut-être une sorte de profondeur... Et encore, rien à voir avec Cheyenne ou Gil dans Il était une fois dans l'Ouest, le film pourtant le plus désincarné, le plus "pastiche" de Leone. Non là, Tarantino fait vraiment un exercice de style, mécanique mais brillant, brillant mais mécanique. Ni compassion, ni haine, ni désespoir, ni pitié ne transparaissent des personnages.
Autre problème, son casting "Tarantino All Stars" qui a fait saliver les fans des mois à l'avance, a pris un sacré coup de vieux. Le Colonel Mortimer déjà semblait s'excuser d'être encore vivant dans Et Pour Quelques Dollars de Plus. Ici on a au moins quatre vieillards qui racontent leurs souvenirs de guerre autour d'un feu, avec en plus un cinquième très très vieux. Je n'ai rien contre les vieux (surtout quand l'un d'eux est assez vieux pour avoir tué John Wayne!), mais là ça manque quand même un peu de crédibilité dans un western, qui au niveau pyramide des âges n'est en général pas tendre avec le troisième âge. Si Kurt Russell et Samuel L. Jackson, engoncés dans leurs énormes manteaux et vareuses font illusions au niveau force physique, ils ne peuvent cacher, dans les gros plans, qu'ils devraient être à la retraite depuis longtemps. Et si Tim Roth tient parfaitement la forme, c'est vraiment Michael Madsen qui fait le plus de peine, à l'étroit dans son costume, pas inquiétant pour deux sous, le cou gonflé comme Jabba le Hutt. Heureusement, pour contrebalancer, Tarantino ne filme pas les femmes comme la plupart des autres (c'est à dire comme des objets sexuels), et je trouve son choix de Jennifer Jason Leigh, 53 ans, pour interpréter l'élément féminin de la bande, assez osé. Ce qui me gêne, c'est le traitement de la violence chez elle, constamment battue, elle "prend cher" comme on dit. Ce n'est pas du tout incohérent sur un plan purement scénaristique d'ailleurs, et il n'est pas invraisemblable non plus que - en femme forte habituée à la vie dure - elle encaisse plutôt bien les coups. Mais ici, elle encaisse les coups avec un tel flegme et un tel aplomb que chaque coup qu'elle prend, chaque mésaventure gore devient un motif comique, ce qui n'est pas, j'imagine, l'idée que Tarantino cherchait à faire passer à l'origine. 
Au fur et à mesure que les minutes s'égrainent, toutes ces considérations sont de toute façon noyées sous un déluge de vomi, de sang et de cervelle. C'est efficace, c'est distrayant, c'est très bien foutu et finalement c'est déjà beaucoup, quoiqu'un peu long. Peu s'en sortent, sinon aucun. Me vient alors en tête une incohérence scénaristique que beaucoup ont dû voir/commenter/réfuter (mais je n'ai pas le courage d'aller vérifier) et qui m'est apparue dès la sortie de la salle. [Gâchage]: quand les quatre compères arrivent au relais, ils trouvent là une diligence arrivée avant eux. Le personnage joué par Kurt Russell est super parano, celui joué par Samuel L. Jackson est super méfiant. Comment ne sont-ils pas étonnés par l'absence du cocher de la première diligence? Ils interrogent tout le monde, remarquent un bonbon coincé dans une latte ou qu'un ragoût n'a pas le goût qu'il devrait avoir, mais ils ne remarquent pas qu'il manque le cocher de la première diligence? Unlikely! [\Gâchage] 
En résumé, la critique de ce huitième chef d'oeuvre de Tarantino est la même que pour le dernier Star Wars: ce n'est pas un mauvais Tarantino, mais ça reste un Tarantino.

dimanche 8 novembre 2015

Les Sept Mercenaires


Il y avait longtemps que je n'avais pas revu cet incontournable western américain, mais c'est comme si je l'avais vu hier. Je me rends compte que chaque plan du film est à ce point gravé dans ma mémoire que quand je le revois, je suis incapable de prendre du recul sur le film. Il s'ensuit que Les Sept Mercenaires n'est pas pour moi un film que l'on juge, c'est devenu, comme pour les contes, une sorte d'acquis culturel  au même titre que Pierre et le Loup ou Le Renard et Le Corbeau. Une oeuvre qui est si universelle qu'on ne la remet pas en question. Qui s'amuserait à faire une critique en bonne et due forme du Petit Chaperon Rouge? Qui va pointer le simplisme des caractères des héros des Trois petits Cochons? Qui fera remarquer que les moments d'introspection sont artificiels dans Le Petit Poucet? Les Sept Mercenaires se trouvent là, bien installés le cul sur leur piédestal d'oeuvre populaire indépassable, si linéaire et efficace qu'on n'en voit pas les baisses de rythme, ni les incohérences, ni les facilités. Non vraiment, ne comptez pas sur moi pour dire du mal de ce western brillant, archétypal, inévitable et super chouette. Yul, Charles, Steve et James, et Eli, bien sûr, Eli, qu'on a toujours plaisir à revoir tous, même pour la millième fois, la musique qu'on a toujours plaisir à entendre, les scènes d'introduction, le laïus sur le courage asséné par Bronson aux gamins, tout est bon, tout est toujours là où on l'avait laissé la dernière fois. Les Sept Mercenaires, ça fait partie de la famille, c'est comme un meuble qu'on voit sans y faire attention. Ils sont là comme une évidence, et puis c'est tout! 

mardi 20 octobre 2015

American Sniper



American Beauty, American Psycho, American History X, American Nightmare et maintenant American Sniper. De ce côté ci de l'atlantique, on trouve ça classe quand on rajoute le mot "American" devant un titre, ça rajoute tout de suite une espèce d'aura au film, liée sans doute à notre admiration sans cesse refoulée pour le pays de l'oncle Sam.
En l’occurrence, il s'agit bien ici d'un sniper américain qui dégomme des irakiens à distance. Vertige de la distance à la cible qui pose bien souvent la question de la responsabilité morale face à ses actes. Si le sniper de ce film a une réelle envie d'en découdre et n'hésite pas à aller au front avec ses camarades, qu'en est-il de ceux qui tirent à distance de très loin, sans être jamais en danger? Et si le maniement d'une telle arme requiert au moins d'être sur le terrain, au quotidien avec les hommes, qu'en est-il des pilotes de drone qui tuent à 10 000 km de leur "lieu de travail"?
Car s'il est une chose qui transparaît nettement dans ce film, comme dans la plupart des films de guerre américains récents, c'est la disproportionnalité des forces en présence. Les américains ont un équipement sophistiqué, des armes de pointe et un appui aérien. Les insurgés roulent en R12, n'ont pas de casques et ont une tactique de guerre ignoble: envoyer des enfants faire sauter les convois et tuer les collabos à la perceuse. Difficile de faire le tri dans tout ça, entre une guerre illégitime d'une part, des dictateurs sanguinaires d'autre part, des fanatiques religieux inhumains à droite, du pétrole à gauche. Ce serait bon de pouvoir choisir son camp naturel sans se poser de question (surtout quand lesdits fanatiques assassinent flics, juifs et humoristes chez nous), mais voilà, le cerveau humain se pose toujours des questions, et il est bien emmerdé quand il n'y a pas de réponse claire.
Clint Eastwood n'en a absolument rien à faire de tout ça. Il veut, apparemment, montrer les effets de la guerre sur l'être humain, sujet qui, au passage, a déjà été traité des centaines de fois (je me reverrais bien un Cimino moi tiens...). Il prend un cas cinégénique,  un sniper légendaire qui a tué au moins 160 irakiens. Celui-ci semble sûr de son coup, ne tremble légèrement que quand il doit tuer un gosse, a ce regard absent des vétérans quand il rentre chez lui. Pas parce qu'il est traumatisé, mais parce qu'il veut y retourner sans plus attendre. Autour de lui, il y a beaucoup de gens qui doutent, mais pas lui. Au final, il réussit à raccrocher en s'occupant de gueules cassées et en retrouvant ses bottes de cowboy dans un placard. Eastwood a édulcoré le personnage de la vraie vie, qui était bien plus radical que dans le film. Il lui a adjoint un adversaire à sa mesure, un sniper irakien redoutable, histoire d'avoir une vraie histoire. Le fait que cet irakien n'ait jamais eu en réalité le rôle décrit dans ce film, est le symptôme même d'une guerre moderne non télégénique. Comment filmer une guerre sans méchant réellement identifié, à la réalité complexe, insaisissable, et forcément décevante: pas de victoire à fêter, pas de batailles rangées au dénouement clair et net, juste du chaos interminable. Le sniper irakien personnifie l'ennemi, donne un but au héros alors qu'en réalité il n'en avait pas.
Il procure une péripétie cinématographique au film, mais quitte à se divertir avec un combat de sniper, Stalingrad de Jean-Jacques Annaud était bien plus rigolo. C'est que l'affrontement entre snipers n'est pas l'enjeu de American Sniper. Quel est cet enjeu alors? Je suis bien en peine d'en trouver un. Eastwood filme son histoire sans juger, montre les effets de la guerre sur le vétéran, sur son couple, qui finit par s'en remettre plus ou moins. Quel est le message? Il n'y en a pas, Eastwood est juste un témoin. Il montre, sans prendre parti, et c'est déjà une force en soi. Mais ce n'est pas suffisant. Je ne comprends pas bien pourquoi American Sniper est devenu le plus grand succès de son auteur. Comme d'habitude avec Eastwood, c'est bien filmé, net, lisible, pas tape à l’œil pour un sou, on ne s'ennuie pas, mais il manque son humour et son ironie habituels. De ce point de vue, je réfère largement Gran Torino, auquel Eastwood apporte son jeu d'acteur bougon et sympathique. Bradley Cooper n'exprime pas grand chose, on a du mal à s'identifier à lui. Son caractère buté et sûr de son droit en font un personnage de cinéma proche d'un Burt Sullivan qui veut apporter la justice coûte que coûte. Mais un tel personnage, avec une conception de la justice simpliste dans une réalité aussi complexe pose question, remue et dérange, et on ne peut pas adhérer au personnage.  On devient alors juste témoin du destin d'un soldat, qui certes tire très bien, mais dont Eastwood n'a pas su révéler grand chose d'autre que cette faculté balistique supérieure! 

samedi 17 octobre 2015

Mad Max - Fury Road



Je me souviens encore des critiques Télérama des Mad Max dans les années 80, elles évoquaient des films affreux, véritables éloges de la laideur et puits sans fin de violence gratuite et d'auto-défense coupable. Dans les années 90, ces films commençaient à être réhabilités, je vis alors Mad Max 2 et j'aimai franchement cette course de camion incroyable, ce monde anarchique et violent, ce nouveau terrain de jeu propre à renouveler l'univers du western spaghetti. Mad Max alors, c'était le top du culte, encore que je trouvais déjà que le premier avait beaucoup vieilli. Aujourd'hui, je n'ai même pas voulu revoir la trilogie avant de voir ce quatrième opus, de peur que ces films accusent leur âge et leur budget, de peur qu'ils soient ringardisés par Miller lui-même.

Pourtant, le cinéaste australien a juste fait ce dont tout le monde rêvait : prendre la course de camion de Mad Max 2, et l'étirer littéralement sur tout un film, sans prétendre à autre chose qu'à ça. A part une séquence de 10 minutes à partir de 1h 14m et 27s où il ne se passe plus rien et pendant laquelle on se fait royalement chier, ce n'est que action, action et action. Les véhicules les plus improbables se coursent les uns derrières les autres, les personnages sautent sans arrêt des bagnoles aux camions et vice versa, certains perchés sur d'immenses bambous flexibles, au milieu des motos qui virevoltent et balancent des cocktails molotov à tout va et provoquent des accidents spectaculaires. En bref, du Mad Max pur jus, pendant deux heures, le tout agrémenté de péripéties plus classiques : bastons, véhicules ensablés, tempête extra-solaire. Bien sûr, Miller déploie dans ses plus grandes largeurs son bestiaire déjà bien développé il y a trente ans: difformités monstrueuses, que ce soit chez les puissants ou chez les exclus, colosses gigantesques et guerriers grimés, scarifiés et tatoués. Les peaux sont tendues et desséchées, les pustules et les ganglions de toute sorte déforment leurs silhouettes. Ces exacerbations de cour des miracles portent tous des costumes extravagants faits de bric et de broc, selon une industrie de récupération à grande échelle, qui donnent au monde de Miller sa poésie du pittoresque si chère aux aficionados du western spaghetti. Les habitants de la petite géographie Millerienne sont tous des guerriers intrépides, bravant en permanence le danger, aucun ne semble avoir peur de la mort,on les voit tous éviter les divers objets contondants qui les menacent à chaque instant par simple instinct de survie, mais pas par peur de la mort. Les femmes sont à l'avenant, en premier lieu, bien sûr, Furiosa qui se couvre de peintures de guerre à la graisse de moyeu pour ne pas que l'on discerne sa fragilité dans son regard ; jusqu'à ces femmes pondeuses, qui, bien que constituant, par leurs seules silhouettes longilignes de mannequins des années 90, une première faute de goût de ce film au demeurant très réussi, n'en deviennent pas moins elle même des guerrières affrontant tous les dangers car c'est tout simplement le monde dans lequel elles vivent.
Depuis le premier opus, bien de l'eau a coulé sous les ponts dans le petit musée des horreurs cinématographiques. Miller ne tente pas de surenchérir dans le nauséabond et le malsain, il essaye au contraire de sublimer son univers qui a été décliné ad nauseam depuis trente ans. Les séquences glauques sont minimalistes, les morts violentes et gores sont filmées hors champ pour la plupart. La vie de Mad Max reste violente, mais elle apparaît moins cruelle que dans les premiers opus où l'on n'hésitait pas à crucifier ou à violer à la cantonade. Dans Fury road, les prisonniers sont - relativement - bien traités, les femmes sont des objets mais ne semblent pas titiller l'appétit masculin plus que ça, et par ailleurs, années prudes obligent, vous ne verrez pas un bout de sein à l'horizon.
Miller se concentre uniquement sur l'incessant ballet des véhicules qui ondulent au fil des dunes et s'applique à mettre en scène des accidents les plus spectaculaires possibles. Il y arrive fort bien, refusant dans la plupart des cas la facilité du tout numérique, et réussissant à rendre crédibles la plupart des effets spéciaux, là où d'autres auraient accouché d'une infâme bouillie numérique - c'est une franche réussite à ce niveau là, à une ou deux exceptions près toutefois, dont la séquence de la tempête dans son intégralité, qui, tout en étant assez belle visuellement, est assez ratée sur le plan de la pure vraisemblance technique ; le personnage Nux regardant, en extase, les avatars numériques de ses potes emportés dans les tourmentes pixelisées, comme un gamer qui se repasserait le replay de ses prouesses sur son jeu favori. Mais à part ça, tout ce qui se casse se casse de fort belle manière, et la scène de l'autoroute de Matrix Reloaded, souvent citée en exemple et que moi-même j'avais appréciée, vient, avec la sortie de ce Mad Max, de repasser de la section Cinéma à la section GTA.
Pour le reste, c'est du Mad Max très réussi, les scènes d'action sont très efficaces narrativement, puisqu'on suit en général plusieurs personnages évoluant de part et d'autre du convoi, parfois sur plusieurs véhicules à la fois, sans jamais que l'on ne perde le fil ni que l'on soit sorti de la scène par un effet raté ou une invraisemblance criante. C'est du cinéma d'action à l'ancienne, mais porté à son paroxysme, sans effet d'accéléré, sans découpage brutal et illisible, avec suffisamment peu de ralentis pour ne pas couper le rythme si exigeant d'une séquence réussie. Mad Max Fury Road donne l'impression de reprendre là où Speed ou Die Hard 3 s'étaient arrêté et de faire oublier des années de maelstrom fatigants tels que Transformers ou Pirates des Caraïbes. On n'en ressort pas épuisés comme dans ces actioners récents, pour preuve je l'ai revu une deuxième fois immédiatement après la première, juste pour savourer le montage et le rythme, juste pour retrouver le plaisir de l’enchaînement des séquences.
Pour autant, Mad Max est loin d'être un grand film, il ne véhicule rien d'autre que de l'adrénaline, il dispose d'un personnage principal incroyablement mou et sans une once de charisme, au point que j'aurais largement préféré Mel Gibson dans le rôle malgré son âge, plutôt que cet ersatz sans âme et gras du menton. Furiosa, jouée par Charlize Theron est effectivement largement plus intéressante, mais ce ne sont certes pas les dialogues de ce film - qui n'a pas dû coûter cher en doubleurs - qui révèlent le plus sa personnalité. Ce sont les non-dits, les silences et les regards qui permettent au spectateur de lui façonner une histoire, un vécu et un capital sympathie intéressant. Bref, c'est le spectateur qui travaille le plus pour combler les manques narratifs, et finalement c'est aussi bien comme ça. Même si le film fourmille de petits détails bien sentis (le volant en tant qu'objet de culte à part entière, le chrome sur les dents, ce moment surréaliste où les belligérants crachent de l'essence dans leurs moteurs pour aller plus vite), il peut parfois donner l'impression d'aller trop loin dans le portnawak (le guitariste métalleux navrant à l'avant de l'une des voitures) ou nous saouler avec les visions répétitives de Max qui perturbent le récit au lieu de donner la profondeur voulue au personnage. On constate que le film manque également singulièrement d'humour, à part quand Max récupère tous les flingues planqués dans le camion, qui n'est qu'une redite du début du troisième opus.  Tous ces petits loupés parasitent le film, pas au point de faire faiblir sa locomotive principale, la vitesse, mais ce sont bien des parasites dans un film qui aurait presque pu être un film concept du film d'action à l'état pur. On pourrait imaginer un Mad Max 5 qui démarre directement par la poursuite, sans scènes d'introduction, sans explications préalables de qui poursuit qui et pourquoi. La poursuite, les combats et les péripéties se poursuivraient sans aucun dialogue autre que purement fonctionnel, pas de pause introspective, rien pour venir perturber l'action pure. Les tenants et les aboutissants de la poursuite se révéleraient d'eux mêmes au fur et à mesure des moments de bravoure qui iraient crescendo vers un feu d'artifice final où l'on comprendrait naturellement le fin mot de l'histoire, sans avoir eu besoin d'un seul temps mort. 
On aurait alors vraiment un pur film d'action, quand les films d'action dont on dit qu'ils sont des "purs films d'action" sont en général bavard à 60%. Mais par pitié, trouvez un autre acteur pour Max!